Enfin un roman dont j’ai envie de parler ! Après une série de lectures qui m’ont peu apportées, je ne me suis pas posée la question cette fois-ci : c’est un coup de cœur.

La légende de nos pères c’est celle du père du narrateur, résistant héroïque de la Seconde guerre mondiale, mais aussi et surtout celle du père de Lupuline, Beuzaboc, dont le narrateur va se mettre à écrire l’histoire. En effet, le jeune homme, avec sa formation journalistique, s’est spécialisé dans la rédaction de biographies de personnes qui veulent voir leur vie romancée, souvent pour laisser une trace et offrir le livre à leurs proches. Et apporter ainsi un peu de bonheur, parfois en allant jusqu’à enjoliver les brumes de la mémoire des « clients ». La plupart du temps, cela ne présente aucun danger. 

« Le client raconte, le biographe écrit. C’est son devoir, sa fonction, son rôle. Et peu importe si tout est trop beau ou trop calme. Peu importe si celui-là n’a jamais visité l’Inde comme il le prétend. […] Peu importe tout, et tout cela, en fait. Le biographe est là pour autre chose que rapporter les faits. Il existe pour ce que d’autres disent d’eux-mêmes, pour ce qu’ils prétendent de leur vie. Il est là pour offrir à chacun sa part de vrai et sa part d’autre chose. Ni mensonge, ni falsification, mais promenade en lisière de tout cela à la fois. »

Mais lorsque Lupuline (oui je sais le nom est vraiment bizarre, je n’ai pas pu m’y habituer), lui demande de raconter la vie de résistant de son père, ce récit va l’amener à réfléchir sur l’expérience de la guerre de son père, qui n’a jamais voulu lui raconter ce qui s’était passé. Rapidement, le récit de Beuzaboc va attirer ses soupçons … jusqu’à ce qu’il semble qu’enjoliver ce récit, ce serait trahir son père. Les mots peuvent donc trahir.

« Comment approcher l’évident, le simple,des feuilles qui frissonnent. Parce qu’écrire « frissonner » c’est déjà s’éloigner de la feuille. Elles ne frissonnent pas les feuilles, elles font tout autre chose que ce qu’en dit le vent. Elles ne bougent pas,ne remuent pas, ne palpitent pas. Elles feuillent. Voilà. Les feuilles feuillent. Elles font leur bruit sans autre mot. » « Et le ciel, il nuage. »

Dans un style un peu plus poétique que dans ses précédents ouvrages, Sorj Chalandon pose ainsi histoires de résistance(s). Celle du père du narrateur qui ne lui a jamais rien raconté. Celle de Beuzaboc qui a tout raconté. Celle que les enfants ont pu entendre à travers ces histoires lointaines et brumeuses. La lutte entre vérité et mensonge.

Si chacun crée sa propre vérité, cela empêche t-il l’autre d’exister ? Cela empêche t-il d’être heureux ? C’est la question posée par ce roman, qui semble simple de prime abord. Une question qui va amener le narrateur, en réalité véritable héros du livre, à laisser son enfance totalement derrière lui et à avancer sur la propre vérité de sa famille et de sa vie.

Les histoires s’entremêlent ainsi sous les yeux du lecteur, laissant le dénouement dans un constant remous, et faisant surgir régulièrement l’Histoire. 

Et c’est comme ça que j’ai élaboré ma propre réponse à la question posée : si les histoires ne doivent pas s’effacer devant l’Histoire, elles doivent pourtant ne pas passer outre la voix de la recherche historique. Les récits des témoins d’événements historiques sont importants, car ils transmettent une ambiance, des sentiments, mais pas les faits eux-même. C’est ce qui oppose les histoires de Beuzaboc et du père du narrateur. Leurs deux récits n’ont pas moins de valeur, ils enseignent tous les deux quelque chose, mais pas sous le même angle. Ce n’est pas une injure de vérifier les faits racontés. Je déteste particulièrement les gens qui vous assènent des « je l’ai vécu donc c’est vrai » et qui vous empêche de répondre parce que vous êtes trop jeunes, vous ne l’avez pas vécu, etc.

En bref, ce roman est finalement vertigineux sur les questions qu’il pose sur notre rapport à l’Histoire, aux récits des témoins – qui ont tant d’importance maintenant dans les médias – et à l’héritage qui pèse lourdement sur nos épaules, comme une responsabilité : celle de maintenir une certaine vérité, tout en laissant vivre les autres …

Vous avez de quoi réfléchir … 🙂