« Nous sommes partis d’Aberlaas, Extrême Aval, il y a 27 ans maintenant. Nous avions 11 ans. Et nous ne nous sommes jamais retournés. »

Ainsi commence cette formidable épopée d’une vingtaine de fous, la 34e Horde du Contrevent qui a pour objectif d’atteindre l’Extrême-Amont du monde. Aucun être humain ne l’a jamais fait. Au point que certains se demandent s’il existe vraiment un Extrême-Amont, où le vent phénoménal qui souffle sur ce monde prendrait sa source : « Ce rêve têtu, de la plus haute crétinerie, cette chimère d’atteindre un beau jour le bout de la Terre, tout là-haut, l’Extrême-Amont, à boire le vent à sa source – la fin de notre quête, le début de quoi ? »

Et en effet, on se demande bien pourquoi. Pourquoi parcourir ces milliers de kilomètres pendant tant d’années. Pourquoi sacrifier sa vie pour une quête qui perd régulièrement de son sens au fur et à mesure où la Horde est décimée.

Peut-être bien pour arrêter les fous qui ont justement décidé qu’on élèverait une vingtaine d’enfants, dès leurs 5 ans, pour cette quête infernale. Ou pour mettre un point final à des centaines d’années d’interrogations.

Mais pour cela, il faut arriver au bout, et qu’au moins un des hommes puisse revenir pour raconter …« Tout ce qui avait pu être dit et gravé à ces sujets ne témoignait de rien d’autre que de cette même doctrine de l’épreuve et de la récompense, qui postulait un univers moral, une fin à toute quête et une terre aux dimensions parcourables – ce que rien n’étayait. »

On ressort assourdi de ces 700 pages ventées, qui nous mènent à la rencontre des neuf formes du vent, de la plus basique, quotidienne, à la plus secrète, voire magique : « le vent, en un mot, était, en terme de potentialités, aussi riche que la littérature ou la musique, à cette différence près qu’on n’en connaissait pas à ce jour le compositeur – ce génie brut et diaphane qui inventait ses symphonies à la frontière de l’assimilable et nous laissait chancelants, sous le déluge de sa dictée ». 

Des envolées lyriques à la dure réalité des combats contre le vent ou contre des ennemis innommables, j’ai pu apprécier le style d’un grand conteur, à travers les mille facettes de ses personnages : Caracole le troubadour, qui joue avec les mots et nous offre de magnifiques moments de maîtrise de la langue française.

« Oui, je rime à la foudre,

à la fougue,

sans garde-fou

Je fourbis mes lames

Et déjà tu bafouilles,

tu cafouilles

Et tu blâmes. »

Mais aussi Golgoth le barbare qui mène la Horde envers et contre tout, rustre grossier et pourtant génie du vent, manipulateur mais surtout âme de cette troupe, à laquelle il a tout sacrifié. Pietro le prince, qui permet la cohésion du groupe. Erg qui vole et assure la sécurité. Et surtout Sov le scribe, le conteur principal. Etc, etc. Des personnages hauts en couleur, qui récitent tour à tour une partie du voyage. Car la Horde n’est pas dissociable, elle ne se définit que par chacun de ses membres.

Une Horde au courage prodigieux, affrontant des montagnes, des volcans, des lacs immenses, alors qu’on a envie de leur crier « mais arrêtez ! vous êtes fous ! ». Pourtant ils continuent. Parce qu’ils ont le combat, la lutte dans le sang, ce qu’on leur a inculqué depuis 30 ans, ce qu’ils ont vécu depuis 30 ans : « Moins que d’autres, je ne savais si le but de notre vie avait un sens. Mais je savais, plus que quiconque, qu’elle avait une valeur. Par elle même, directement, hors de réussite ou déroute. Cette valeur venait du combat. Elle venait du rapport profondément physique que nous avions du vent. Un corps à corps. » Le vent les forge. Et les définit.

Si Alain Damasio m’a parfois perdu dans ses considérations sur le vent, il a pourtant écrit une fresque humaine sans précédent dans l’histoire de la littérature. En effet difficile à définir à quel genre ce texte appartient : fantasy ? fantastique ? épopée ? quête philosophique ? Un peu de tout ça à la fois, mais c’est cette multiforme qui lui donne toute sa richesse et nous interdit de le lâcher avant la fin.

L’histoire d’un monde balayé par les vents, dont nous sortons tout étourdis, les larmes aux yeux, sans souffle.

Un très bel exemple de ce que peut produire la littérature française.

*

PS : le livre est en cours d’adaptation par le studio ForgeAnimation et sortirait en 2013. Vous pouvez aussi écouter la BO sortie en même temps que le livre, par Arno Alyvan.

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« La monotonie n’existe pas. Elle n’est qu’un symptôme de la fatigue. Le divers, n’importe qui peut le rencontrer à chacun de ses pas, pour peu qu’il en ait la force et l’acuité. »

best of the best