danse noire

La danse noire (titre emprunté à un tableau de Guy Oberson) de Nancy Huston, c’est la capoeira, par laquelle elle rythme son roman, le modulant avec des termes propres à cet art issu de la culture afro-brésilienne, que les esclaves apprenaient sous couvert d’une danse alors qu’en réalité, la capoeira est un art martial.

Et c’est bien cet art martial que l’écrivain franco-canadienne met en œuvre dans son roman puisqu’elle y retranscrit la lutte qu’a été la vie du scénariste Milo Noirlac, que nous rencontrons au début du roman dans un lit d’hôpital, son amant le réalisateur Paul Schwarz à son chevet. Deux hommes qui ont mêlé leurs dernières années, se sont donnés mutuellement. Dans ce dernier tête à tête, puisque Milo va mourir, Paul imagine le film qu’ils auraient pu tirer de la vie de son ami, petit-fils d’une émigré irlandais réfugié au Canada et fils d’une prostituée indienne. Le texte a donc la cadence de la danse qu’a découvert Milo à la fin de sa vie, au Brésil, le pays de sa mère. Il est donc découpé en dix parties qui illustrent chacune ce qui fait l’essence de la capoeira. Par exemple, un des chapitres s’intitule Malicia et il est indiqué : « L’essence même de la capoeira, la malicia permet au capoeiriste de voir les côtés les plus obscurs de l’être humain et de la société sans perdre sa joie de vivre ».Joie de vivre donc de Milo, de sa mère et de son grand-père puisque leurs trois histoires se recoupent, se côtoient, se précèdent durant près d’un siècle, et que Paul y voit une construction parfaite pour son film : trois histoires parallèles, trois lieux (Irlande, Canada, États-Unis), trois époques (1910, 1950, 1990-2010). Trois personnes touchées de plein fouet par la dureté du monde qui ne fut pour eux que violence, pauvreté, travail, sexe, enfants en surnombre.

Les enfants sont d’ailleurs le principal souci de ces trois personnages : ils sont trop nombreux, maltraités, voire abandonnés comme Milo, ne se parlent pas, font les mauvais choix, comme Declan le père de Milo, ne se comprennent pas. Cette incompréhension est symbolisée par une originalité narrative qui structure tout le roman : la moitié du texte est en anglais, la traduction apparaissant en notes de bas de page. C’est le symbole de la quête d’identité de Neil Kerrigan, le grand-père – qu’il a transmis à son petit-fils : émigré irlandais au Canada, il se marie avec une Canadienne. Petit à petit, il semble oublier son pays pour lequel il s’est battu. Il passe donc un pacte avec sa femme : dans les enfants qu’ils auront, les garçons auront un nom irlandais et parleront anglais, et les filles auront un nom français et parleront québecois.
L’alternance entre les deux langues – et je dirais même trois voire quatre car le patois québecois et l’argot anglais n’ont rien à voir avec le français et l’anglais … – peut être fatigante au final. Pour ma part, cela ne m’a pas dérangé puisque je lis l’anglais facilement, et j’ai même d’ailleurs apprécié puisque cela permettait une immersion plus totale dans l’ambiance du roman.
Par ailleurs, en proposant un tel roman, Nancy Huston a, pour moi, réalisé un véritable tour de force. Ce devait aussi être une manière pour elle, franco-canadienne, de se réconcilier avec ses deux cultures, ses deux langues, qu’elle maîtrise à la perfection et dont elle récupère le plus beau des deux …

Autre point important, et qui a contribué à faire de ce roman un véritable coup de cœur : la littérature, et la poésie en particulier, y est centrale. Les poèmes parsèment le texte, dans leur langue originale, puisque le grand-père de Milo, Neil Kerrigan, a côtoyé Yeats et Joyce et lui a transmis sa passion de la langue, lui qui n’a jamais réussi à atteindre son idéal d’écriture. Au final, Milo y est mieux parvenu en écrivant des scénarios de films …

Car Milo est bien le cœur de tout. Cet homme qui ne s’exprime pas : « le silence battant de Milo sera la musique de fond de tout le film ». Cet homme que l’on ne connaît qu’à travers les mots de son ami qui le décrit ainsi : « Absence de peur et de jalousie, ouverture d’esprit, curiosité, indifférence : tous tes traits découlent de l’attitude capoeira, qui était tienne bien avant que tu ne découvres cette danse-lutte brésilienne. » On suit son évolution, ses désillusions, son parcours vers l’âge adulte. Car « être adulte, c’est reconnaitre qu’à peu près tout ce à quoi on croyait dur comme fer, enfant, était faux. » Et ça fait mal. Alors Milo se résigne, il reste passif devant les coups durs de la vie, pour se protéger.

Pour conclure en quelques mots : un texte splendide, poignant, qui m’a fait voyagé en Irlande, au Canada, au Brésil, sur les traces de la très intéressante famille Kerrigan – Noirlac. Un roman qui a allié la force des mots et l’intensité des images puisqu’il est construit à coup de gros plans, d’ellipses, de coupes et de procédés audacieux (Ex : « Caméra subjective » , nous voyons la vie à travers les yeux de la mère de Milo ; ou encore quand Paul se force à se recentrer sur l’histoire principale, pour des questions de budget  et éviter de lasser le spectateur avec 7h de film !). Paul Schwarz, naviguant dans l’histoire de son amant, mène le récit d’une main de maître, jusqu’au choc final, inattendu … Film ou roman ? Roman d’un film ? Ce texte est un mélange troublant entre les deux, et démonte les frontières entre les genres …

J’ai lu ce roman dans le cadre de l’opération Les Matchs de la Rentrée Littéraire de Price Minister. Je lui attribue la note de 18/20.

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