couleur sentiments

Abigail est la première à nous parler … Nous parler de sa condition de bonne noire dans les années 1960 dans le Sud très conservateur des États-Unis, une condition qui a des aspects positifs (une paie sûre, des enfants à garder) mais aussi négatifs (un mépris racial, institutionnalisé et presque encouragé). C’est avec des mots simples qu’elle nous fait ainsi partager son quotidien entre éclats de rire, moments de joie, et humiliations de chaque instant.

Puis Minnie prend la parole, sûre d’elle, grande gueule, prête à perdre son travail à cause de son orgueil et de son refus de s’aplatir devant la femme blanche, molle et inutile.

Et enfin il y a Skeeter, blanche, qui se fait journaliste le temps de 500 pages pour faire prendre conscience au monde que l’infériorité de la « race noire » n’est pas si évidente, ne va pas de soi.

Ces trois voix alternent leurs récits, sur fond de lutte raciale et de discours d’un certain Martin Luther King …

Katherine Stockett vient elle-même du Sud des États-Unis, qui aujourd’hui encore n’est pas parvenu à une égalité complète des Noirs et des Blancs, tant la ségrégation fut inscrite dans le sang des deux peuples durant 150 ans. C’était donc un exercice périlleux que de traiter ce sujet, alors que les plaies étaient encore vives.

Et pourtant elle s’en sort à la perfection. Sans atermoiement, sans cri de révolte dans le vide, elle pointe les excès, les violences, les inégalités. Voix tantôt blanche, tantôt noire pour mieux dire, pour faire prendre conscience.

« On vit dans un enfer, on est pris au piège. Nos gosses sont pris au piège. »

Qui va protéger les nôtres ? il n’y a pas de policiers noirs »

Un texte écrit pour rendre hommage à la bonne noire qui l’a élevée et qui a disparu sans qu’elle puisse la remercie, en cela si dissemblable de tant d’enfants blancs qui ont appris peu à peu à montrer leur mépris vis-à-vis de ces bonnes qui ont parfois été plus que des mères.

C’est peut-être d’ailleurs cet aspect qui m’a le plus choqué. Au-delà de la dénonciation de la ségrégation sur laquelle j’ai déjà lu des choses, c’est en effet ce statut des bonnes noires qui m’a semblé le plus nouveau : à la fois indispensables et méprisées, aimantes et détestées, les mamas noires ont des sentiments, ont la parole ici, et elle est magnifique.

Mais encore plus fort, Katherine Stockett parvient à éviter des écueils : toutes les Noires ne sont pas des victimes (certaines volent, mentent), toutes les Blanches ne sont pas des tortionnaires (certaines sont équitables, prêtes à aider les Noires), et elle ne le cache pas.

Au final, ce monde de femmes (les hommes sont réellement très peu présents) est un petit microcosme, digne des villages traditionnels du XIXe, avec leurs règles, mais auquel on aurait rajouté un petit quelque chose de lois raciales, parfois plus affreuses que celles d’Hitler. C’est en effet la pensée qui m’a traversé l’esprit : les États-Unis ont beau jeu de faire la morale au reste du monde, alors qu’ils ont instauré le système le plus raciste du monde. Pas les mêmes bus, pas les mêmes bars, pas les mêmes toilettes. Et puis ils ont gagné du temps car pas besoin de l’étoile pour distinguer cette « sous-race » …

En bref, un roman extrêmement riche, et qui me réconcilie pour une fois avec l’opinion générale qui en a fait un best-seller. On en sort enrichi, et plus humain …

best of the best