J’avais adoré Le Club des Incorrigibles optimistes par sa grande qualité littéraire et la force romanesque qui s’en dégageait. Dans ce précédent roman, nous suivions le jeune Michel dans le Paris des années 1960 et sa rencontre avec des intellectuels réfugiés de l’Est qui forment un étrange club …

Dans ce nouveau roman, Guenassia renoue avec le roman fleuve de plus de 500 pages, mais nous fait retourner dans la Tchécoslovaquie des années 1920. On y découvre un jeune homme, Joseph Kaplan, étudiant en médecine, qui va quitter son pays pour rejoindre l’Institut Pasteur d’Alger. Il est difficile de parler de ce roman sans trop dévoiler les multiples événements qui s’y déroulent. Les époques se succèdent et Joseph K. semble avoir plusieurs vies dans ce monde chahuté du milieu du XXe. On y croise aussi bien la Seconde guerre mondiale, l’épidémie de peste d’Alger (avec plusieurs références à Camus), le printemps de Prague, etc.

De plus, les clins d’œil rappelant le roman précédent sont nombreux et j’ai découvert avec plaisir et horreur l’autre côté de la vie des réfugiés du Club des incorrigibles, celui du communisme soviétique, et de l’hermétisme des pays de l’Est jusqu’aux années 90.

Joseph K. est un personnage énigmatique – à l’image de la référence au roman de Kafka. J’ai au départ eu du mal à le cerner, et dans sa jeunesse, il m’agaçait franchement. Et puis il prend un peu de plomb dans la cervelle et il devient intéressant … son passage dans les marécages algériens, où il se dépense sans compter pour faire avancer la science dans le domaine des bactéries, est un moment clé, qui le changera à jamais :

« Finalement, je me retrouve comme mon homonyme du Procès, coincé dans un monde logique et incompréhensible. Je me demande quelle raison l’organise et quelle logique l’administre. Et je perds mes forces et ma vie à essayer de poser la bonne question, celle qui obtiendra une réponse, car, pour toutes les autres qui me torturent, il n’y en a aucune. »

Au-delà de l’histoire, Guenassia dresse un portrait de plusieurs drames humains, et analyse les choix, les parcours de personnages eccléctiques, qui enrichissent son récit. La fresque suit ainsi la vie de Joseph Kaplan de 1910 à 2010, au fil de ses rencontres et de ses expériences, offrant un portrait presque complet de cette époque, et nous embarquant dans un voyage extraordinaire au cœur de l’Histoire. Sans juger quiconque.

« Il y a deux façons d’écrire l’Histoire : dans l’action, au moment où elle s’accomplit, ou à tête reposée, avec le recul du temps, quand les passions sont apaisées. Le point de vue est alors si différent qu’on se demande comment ces faits ont pu avoir lieu, on a du mal à en comprendre les acteurs, leurs motivations, leur inconscience. Tous les Tchèques qui ont vécu les événements de février 48 se sont interrogés sur les raisons de leurs choix. La plupart n’ont trouvé qu’une seule réponse : à cette époque, nous étions sincèrement convaincus d’avoir raison et on ne savait pas ce qui allait se passer. Après coup, c’est plus facile d’être lucide, on a eu accès à des témoignages, des archives, et on connait le résultat du match. »

Avec une dose d’humour qui n’enlève rien, Jean-Michel Guenassia a un véritable don pour entremêler histoire et Histoire, pour rendre ce choc encore plus fascinant. Le summum de son art se retrouve dans l’explication du titre, mais seulement 200 pages avant la fin (je commençais franchement à me demander quand il allait apparaître …), alors que Joseph Kaplan, au sommet de sa gloire médicale s’est retranché dans un sanatorium de campagne où il va devoir soigner un mystérieux Ramon, ou plutôt Ernesto G., camarade sud-américain qui semble être un personnage historique important. Ou comment compléter de manière romanesque là où l’Histoire fait défaut ..

En bref, un roman formidable, dont le souvenir ne me quitte pas, et que je vais garder en bonne place sur mon étagères, dont en le conseillant sans cesse !

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Cet article s’inscrit dans le challenge Lire sous la contrainte de Philippe. Ce mois-ci, le titre devait comporter un PRENOM !

best of the best