bonheur dames

Onzième roman des Rougon-Macquart, on peut dire qu’il fait directement suite à Pot-Bouille, puisqu’on y retrouve Octave Mouret, que l’on voyait épouser Madame Hédouin, gérante du petit magasin Au bonheur des dames. Zola le voyait comme un roman que le haut commerce, ou plutôt le commerce de nouveautés. Il bat en brèche l’atmosphère étouffante du roman précédent : dans Pot-Bouille on était dans l’intime, le confiné; ici on sera dans le public, la lumière, l’aéré, avec l’évocation des grands travaux d’Haussman qui font respirer Paris. De même que Pot-Bouille est désespérément sombre, critique envers ses contemporains, Au Bonheur des Dames sera dominé par la figure rayonnante de Denise, figure tranquille et inoffensive qui règnera pourtant sur le magasin et mettra Octave Mouret à ses pieds. Comme si Zola, après la mort de sa mère, voulait se prouver qu’il était possible d’être heureux et d’aimer la vie.
Nous y retrouvons donc Octave Mouret, qui a réussi par  les femmes, et qui va proposer leur proposer un paradis :  celui de la soie, des dentelles à gogo, et tant d’autres choses qui feront que quelques-unes vendraient leurs maris, voleraient ou tromperaient le monde entier pour un article du Bonheur des Dames.
« Mouret avait l’unique passion de vaincre la femme. Il la voulait reine dans sa maison, il lui avait bâti ce temple, pour l’y tenir à sa merci. C’était toute sa tactique, la griser d’attentions galantes et trafiquer de ses désirs, exploiter sa fièvre ».

Il est clair que les femmes n’ont pas le beau rôle  : entre les clientes difficiles et les vendeuses déclassées, qui veulent s’élever au-dessus de leur condition, toutes s’entre-dévorent et heureusement que Denise nous sauve avec son désintéressement et son coeur généreux!
Aussi matérialiste et calculateur qu’il soit, Octave plait parce qu’il est visionnaire, il est un homme d’action, tel que Zola aurait souhaité l’être : dans ce roman, il voulait d’ailleurs « aller avec le siècle, qui est un siècle d’action et de conquête. » Et la création de ces grands magasins, gigantesques, qui ruinent toutes les petites boutiques particulières, proposant de tout et jouant sur les mises en scène, l’assouvissement des désirs, en est un signe éclatant (dont le modèle est celui du Bon Marché d’Aristide Boucicaut).
« Est-ce que Paris n’est pas aux femmes, et les femmes ne sont-elles pas à nous ? »

« Crever pour crever, je préfère crever de passion plutôt que de crever d’ennui. » et le comportement passionné d’Octave est exemplaire : il ira jusqu’au bout de son idée, jusqu’à ce qu’il soit lui-même fatigué de son succès et souhaite qu’on lui résiste. Ce en quoi Denise et sa révolte innocente arrivera à point nommé …

Ce roman est ahurissant dans sa densité, dans sa montée en puissance qui court tout le long du texte, et qui accompagne la montée en puissance du magasin et de Mouret. On ne peut s’empêcher de s’y voir, et de se sentir soulagé quand Zola nous fait sortir du Paris noir et encrassé. On ne peut s’empêcher aussi de sourire dans l’ébahissement des dames et messieurs découvrant ce temple de la tentation, où l’on trouve de tout, où l’on offre même du sirop et un salon de lecture pour que les hommes attendent. Bref l’ancêtre d’Ikea et des grands malls modernes … Et Mouret, aidé de Denise a des visions modernes : bientôt Au bonheur des dames devient un phalanstère où les employés peuvent apprendre, lire au point qu’ils n’auront bientôt plus besoin d’en sortir !
« C’était la cathédrale du commerce moderne, solide et légère, faite pour un peuple de clientes. »

Et que dire des descriptions lyriques sur le blanc, les vagues de tissus, la période de l’inventaire, tous ces détails qui nous transportent dans leur monde et nous met un peu de baume au coeur …
Bien sûr il faut faire la part des choses, et il me semble que Zola la fait très bien : comme dans Son Excellence Eugène Rougon, La Faute de l’abbé Mouret ou La Curée, ce n’est pas parce que l’auteur décrit un arriviste, un dévot ou un libertin qu’il se voit tel quel. C’est ce que j’apprécie chez Zola : en vingt romans, il nous décrit un large palette de comportements humains, jamais tout blancs ou tout noirs. A nous de faire le tri. Ici, même si Octave devient richissime, il lui manque l’amour pour être pleinement heureux et satisfait de la vie.
« Sans doute, gagner de l’argent n’est pas tout. Seulement, entre les pauvres diables frottés de science qui encombrent les professions libérales, sans y manger à leur faim, et les garçons pratiques, armés pour la vie, sachant à fond leur métier, ma foi ! Je n’hésite pas, je suis pour ceux-ci contre ceux-là, je trouve que les gaillards comprennent joliment leur époque ! »

Et même si la préface de mon édition stigmatisait la fin à l’eau de rose, je dois avouer que j’étais moi-même soulagée de voir que Zola était capable de finir ses romans sur une note positive. Et ça fait du bien.

A lire et à conseiller sans modération.

challenge-relisons-les-rougon-macquartbest of the best