promesse

 » – Tu seras un héros, tu seras général, Gabriele D’Annunzio, Ambassadeur de France – tous ces voyous ne savent pas qui tu es !
Je crois que jamais un fils n’a haï sa mère autant que moi, à ce moment-là. Mais, alors que j’essayais de lui expliquer dans un murmure rageur qu’elle me compromettait irrémédiablement aux yeux de l’Armée de l’Air, et que je faisais un nouvel effort pour la pousser derrière le taxi, son visage prit une expression désemparée, ses lèvres se mirent à trembler, et j’entendis une fois de plus la formule intolérable, devenue depuis longtemps classique dans nos rapports :
– Alors, tu as honte de ta vieille mère ? »

A sa naissance, le jeune Roman Kacew, fils illégitime, a une chance inouïe, doublée d’une terrible malédiction : sa mère. Une mère qui croit en lui, en son intelligence, en son caractère exceptionnel, en son futur brillant. Une mère qui sacrifiera tout pour lui. Mais en même temps une mère qui lui somme d’être à la hauteur, qui le pousse toujours à fonds, sans répit. Une mère qui l’aime terriblement, si terriblement que Romain ne se défera jamais de l’idée qu’il n’a pas été à la hauteur de ses attentes, alors qu’il était prêt à tout pour lui faire plaisir …

« Il n’est pas bon d’être tellement aimé, si jeune, si tôt. Ça vous donne de mauvaises habitudes. On croit que c’est arrivé. On croit que ça existe ailleurs, que ça peut se retrouver. On compte là-dessus. On regarde, on espère, on attend. Avec l’amour maternel, la vie vous fait à l’aube une promesse qu’elle ne tient jamais. On est obligé ensuite de manger froid jusqu’à la fin de ses jours « .

Il m’a été difficile de relire ce livre. Car oui, c’est une relecture. Je l’ai découvert il y a plus de 10 ans, avec obligation de le lire pour le collège, de l’éplucher, et de m’intéresser à cette autobiographie étrange qui est un cri d’amour pour une mère, nous qui étions justement à l’âge où les parents nous semblent dépassés, trop vieux … Quelle drôle d’idée de nous faire lire ça ! De quoi nous dégoûter de Gary durant un moment, ce qui a été mon cas jusqu’au jour où une amie m’en a parlé avec passion, et où je me suis dit que j’étais passée à côté de quelque chose.

Alors j’ai commencé doucement avec La Vie devant soi. Séduite, j’ai persévéré : Gros-Câlin, Clair de Femme, L’angoisse du roi Salomon. Et puis à mon tour passionnée : Lady L., Éducation européenne, Les Racines du ciel (dernier en date, pas encore chroniqué !). Alors je me suis dit qu’il était temps. Temps de revenir sur l’autobiographie de cet écrivain dont j’étais tombée petit à petit sous le charme de sa voix, de sa plume, de ses histoires. De ce qu’il nous dit à travers chacun de ses textes : la difficulté de vivre, la douleur d’être homme, l’impossibilité de supporter la tyrannie, l’arbitraire, l’importance du courage, des inconnues qui donnent leurs vies, qui changent des vies.

Dans La promesse de l’aube, ce n’est pas de lui-même dont il fait la biographie, mais de celle qui s’inscrit en creux dans cette biographie : sa mère. Celle qui est à l’origine de cette main qui écrit, qui nous parle, qui nous fait rire et pleurer.

« On revient toujours gueuler sur la tombe de sa mère comme un chien abandonné. Jamais plus, jamais plus, jamais plus. Des bras adorables se referment autour de votre cou et des lèvres très douces vous parlent d’amour, mais vous êtes au courant. Vous êtes passé à la source très tôt et vous avez tout bu. Lorsque la soif vous reprend, vous avez beau vous jeter de tous côtés, il n’y a plus de puits, il n’y a que des mirages. Vous avez fait, dès la première lueur de l’aube, une étude très serrée de l’amour et vous avez sur vous de la documentation. Je ne dis pas qu’il faille empêcher les mères d’aimer leurs petits. Je dis simplement qu’il vaut mieux que les mères aient encore quelqu’un d’autre à aimer. Si ma mère avait eu un amant, je n’aurais pas passé ma vie à mourir de soif auprès de chaque fontaine. »

Avec humour, Romain Gary revient sur son enfance et sa jeunesse qui, sans l’humour qu’il met dans toutes ses phrases, dans toutes ses anecdotes, nous paraîtrait presque tragique : la misère, les difficultés d’une femme pour apporter chaque jour un bifsteck dans l’assiette de son fils, une femme qui a tout donné, et lui qui n’a été capable que de gagner le championnat de ping-pong de Nice en 1932 !

« Je riais intérieurement. Déjà l’humour était pour moi ce qu’il devait demeurer toute ma vie : une aide nécessaire, la plus sûre de toutes. »

Pourtant, il finira par exécuter le projet grandiose de sa mère, en s’engageant dès la première heure en 1940 comme aviateur, puis en devenant écrivain, diplomate, époux d’une actrice adulée, Jean Seberg, enfin doublement récompensé par le Prix Goncourt sous deux identités. Mais trop tard. Trop tard pour qu’elle soit là. Trop tard pour qu’elle puisse se vanter au marché de la Buffa, pour qu’elle puisse raconter à tous l’homme qu’était devenu son fils.

En 300 pages pleines de rebondissements, Romain Gary lui rend pourtant hommage d’une manière magnifique, et nous permet en même temps de mieux comprendre l’homme, dans ses forces et ses faiblesses, et son œuvre.

Un roman autobiographique à découvrir d’urgence.