racines du ciel

Au milieu du XXe siècle, à quelques années de l’indépendance africaine, un homme se lance dans un projet fou : sauver les derniers éléphants du massacre perpétré par les chasseurs venus du monde entier pour la gloire, l’ivoire, et le goût du sang. Ainsi que par les peuples africains, simplement à la recherche de viande pour survivre. Armé d’une pétition, aidé de trois paumés incroyables et doté d’une volonté de fer, il parcourt l’Afrique centrale, échappant aux militaires, à la police, à tout le monde … Premier roman écologiste, bien avant l’heure et bien malgré l’auteur lui-même, Les Racines du ciel est une dénonciation de l’avidité et de la cruauté humaine, vis-à-vis des animaux (car si l’on ne peut pas reprocher aux tribus africaines de chasser pour la viande, il en est bien autrement en ce qui concerne les chasseurs européens pour qui c’est un simple sport). Et l’on ne peut qu’être que de l’avis de Morel lorsqu’il nous parle du nombre d’éléphants qui dégringolent, de grandes chasses, de la vanité et de l’égoïsme des hommes qui ne s’en préoccupent pas. L’humaniste va donc tout faire pour parvenir à un moratoire international sur les éléphants, avant qu’il ne soit trop tard.

Mais la lutte pour sauver les éléphants n’est pas qu’une cause écologiste : paradoxalement, Morel a toujours été suspecté d’être en réalité un espion soviétique, qui soulèverait les populations vers l’indépendance. Ce qu’il n’est pas … cependant le roman n’est pas exempt de tout caractère politique. Nous sommes alors à la sortie de la Seconde guerre mondiale, et Morel a longtemps été enfermé dans un camp de travail. En défendant les éléphants, il se fait défenseur de la liberté humaine.

« Il (…) me demanda sarcastiquement si je savais que les éléphants étaient en réalité les derniers individus – oui, monsieur – et qu’ils représentaient, paraît-il, les derniers droits essentiels de la personne humaine, maladroits, encombrants, anachroniques, menacés de toutes parts, et pourtant indispensables à la beauté de la vie. »

C’est par cette citation que l’on prend conscience que ce roman n’est pas aussi ancré dans son époque qu’on peut le penser : il traite en réalité d’une questions plus vaste, plus complexe, que pose Morel durant toute son aventure … Que chaque humain a un rôle à jouer dans la lutte pour la liberté. La liberté de vivre, de se battre, de défendre des causes impossibles, pour le seul plaisir de la beauté.

« Nos artistes, nos architectes, nos savants, nos penseurs suent sang et eau pour rendre la vie plus belle, et en même temps nous nous enfonçons dans nos dernières forêts, la main sur la détente d’une arme automatique.[…] Est-ce que nous ne sommes vraiment plus capables de respecter la nature, la liberté vivante, sans aucun rendement, sans utilité, sans autre objet que de se laisser entrevoir de temps en temps ? »

Avec sa plume toujours aussi magnifique, aussi humaine, aussi drôle, Romain Gary nous transporte donc au cœur de la savane pour nous faire comprendre des concepts simples et universels … Un roman incontournable, à lire et à relire.

« Quand vous n’en pouvez plus, faites comme moi: pensez à des troupeaux d’éléphants en liberté en train de courir vers l’Afrique, des centaines et des centaines de bêtes magnifiques auxquelles rien ne résiste, pas même un mur,pas même un barbelé, qui foncent à travers les espaces ouverts et qui cassent tout sur leur passage, qui renversent tout et tant qu’ils sont vivants, rien ne peut les arrêter- la liberté quoi! »

 

A NOTER :

A la suite de ce livre, les éléphants restent une source d’inspiration pour Romain Gary. Il publie un texte intitulé Lettre à un éléphant.

Extrait: « Monsieur et cher éléphant,…Depuis fort longtemps déjà, j’ai le sentiment que nos destins sont liés (…). A mes yeux,…, vous représentez à la perfection tout ce qui est aujourd’hui menacé d’extinction au nom du progrès, de l’efficacité, du matérialisme intégral (…). Il semble évident…que nous nous sommes comportés tout simplement envers d’autres espèces, et la vôtre en particulier, comme nous sommes sur le point de le faire envers nous-mêmes (…). Dans un monde entièrement fait pour l’homme, il se pourrait bien qu’il n’y eût pas non plus de place pour l’homme. »