parabole failli

Il était une fois un garçon qui tombe. Loin de chez lui, loin d’Haïti. Il était une fois deux bons amis, pauvres déshérités de cette île abandonnée, qui viennent de perdre un ami, leur Ami, homme au cœur d’or qui n’a jamais été dégouté par eux, dormant sur la même paillasse qu’eux au cœur du « bateau » qui recueille leurs rêves. Artiste accompli dans la bonne société, magicien pour les enfants pauvres du quartier, il n’a pourtant pas réussi à combler la dichotomie entre art et laideur du monde, magie et réalité de la misère. Il a donc choisi la tangente qui s’offre à tous. Il a donc sauté par la fenêtre d’un immeuble parisien, loin de tout et de tous ceux qui l’ont connu.

« Une personne se tient au bord de la falaise. Nous parle. Personne ne l’entend. Elle tombe. C’est alors seulement que le cri, dont il ne reste que l’écho, nous intéresse, par besoin d’exégèse. »

Parabole du failli est la longue complainte de ses deux amis qui tentent de comprendre, qui se font dépositaire de sa mémoire, de ce que fut sa vie. Qui retrouvent un manuscrit, au titre éponyme de ce roman, dédié à une femme. Parabole du failli consignera aussi leur recherche de la mystérieuse inconnue qui est la dédicataire de ce texte étonnant, exigeant, magique.

Un texte qui est aussi un beau cri d’amitié, envers un homme qu’ils ne comprenaient pourtant pas toujours « Mais c’était ça Pedro, tu allais vers les autres plus vite que les autres. Et quand on choisit un ami, on choisit aussi ses faiblesses. L’Estropié et moi nous sommes adaptés à ton rythme […] Ici, nous t’aurions rattrapé avant que ton corps touche le sol. Ici, on a appris à amortir les chutes. Et puis, où t’aurais trouvé un immeuble de douze étages ! »

Alternant récit et citations de ce fameux manuscrit, le roman de Lyonel Trouillot confirme sa stature de grand auteur francophone (A lire aussi et surtout : La Belle amour humaine). Maniant la langue française plus étonnamment que la plupart des auteurs de ce même pays, lui rendant sa richesse et sa beauté, émaillée d’un créole ayant déformé certaines de nos expressions (ce qui lui donne une petite saveur en plus !), Trouillot redonne ses lettres de noblesse à la littérature francophone, à travers un roman poétique d’une rare force. Difficile à décortiquer, son style invite simplement au rêve, au voyage, au goût des mots. Tout en racontant, dans une sorte de mise en abyme, les affres que peuvent connaître les poètes, confrontés à la réalité du monde. Et peuplé de phrases qui nous restent dans la tête, lancinantes.

« J’ai marché si longtemps à côté de moi-même, en peau de lièvre ou de lézard. »