enchantement

1975. A cause de la répression soviétique, la famille d’Ivan, juifs russes, est obligée de fuir le pays. Destination : L’Amérique ! Mais juste avant de partir, ils font une escale chez un cousin, en Ukraine. C’est là qu’Ivan va faire une expérience particulière … égaré, il découvre une clairière mystérieuse, où il pense apercevoir une jeune femme endormie, gardée par un monstre. Effrayé, il fuit mais le souvenir restera toujours présent dans sa mémoire. Des années plus tard, jeune homme brillant, diplômé, il se rend en Ukraine pour faire des recherches sur les contes et légendes russes. Irrésistiblement attiré, il se retrouve dans cette même clairière. Et cette fois-ci, il prendra son destin en main …

« Il avait accompli ce qu’il était venu faire : dégager les feuilles, vaincre la bête, franchir la fosse, réveiller la princesse. Les contes s’arrêtaient là ; dans aucun d’entre eux le prince charmant ne restait tout nu à trembler de froid entre la forêt et la fosse. » Ce qui est troublant dans ce roman, que l’on peut lire comme une réécriture moderne du mythe de la Belle au Bois-Dormant, c’est qu’il commence a priori comme un roman tout ce qu’il y a de plus normal. Mais petit à petit, Orson Scott Card introduit des éléments de magie, dont le moindre n’est pas celui d’une jeune femme endormie depuis des siècles, et des ponts entre les différents mondes ! Il maîtrise si bien le mécanisme insidieux de la narration que j’en suis même venue à me demander si la magie n’existait pas dans notre monde aussi … !

Ce que j’ai pu trouver intéressant, au-delà de l’aventure extraordinaire que vit Ivan, c’est l’analyse qui est faite des contes de fées : le héros est un chercheur, tout ce qu’il y a de plus rationnel, spécialisé dans le folklore ancien, et il ne s’en laisse pas conter … « Le vieux conte de la Belle au bois dormant se terminait peut-être bien en France ou dans les pays anglo-saxons, mais Ivan se trouvait en Russie et il fallait être fou pour avoir envie de vivre la version russe d’un conte de fée. »

Et par la même occasion, l’auteur nous en dit plus sur les us et coutumes de la Russie du IXe siècle, les comparant avec les valeurs de l’Amérique actuelle : si cela peut surprendre, en réalité il s’en sert pour nuancer et relativiser ce que l’on considère comme « normal », ce qui fait partie de notre culture, de notre éducation, de notre nature, qui nous semble évident et que nous ne remettons jamais en cause. Une manière pour lui de prêcher la tolérance envers les différences et le respect des valeurs de chacun.

A noter également l‘analyse psychologique des personnages, profonde et intéressante : Ivan et Katharina sortent des caractères habituels des contes, pour acquérir une réalité humaine, qui explique leurs faits et gestes, au regard de la manière dont ils ont été élevés. Bref tout en servant d’éléments mythologiques bien connus ou de croyances populaires oubliées, Orson Scott Card nous propose un conte moderne, déstabilisant mais jouissif.

Mais surtout c’est l’humour et la finesse de l’auteur qui m’ont séduite : de clins d’œil en clins d’œil, avec une petite touche cynique croustillante, il va jusqu’au bout de son conte, imaginant ce à quoi les enfants ou les adultes lecteurs ne réfléchissent pas forcément. Et si la princesse ne tombait pas amoureuse de celui qui l’a libéré ? Et si ce dernier avait une culture et un mode de vie qui ne s’adapte pas à celle qu’il a libéré ? Et si l’amour n’était pas quelque chose de foudroyant mais un lent processus, qui correspond mal à la forme courte du conte ?

En bref un roman incroyable, d’une grande richesse culturelle, entre fantastique, mythologie et réalisme, mené d’une main de maître et truffé de petites merveilles qui demanderaient presque une seconde relecture …