meursault contre

Moi qui suis une adepte absolue de Camus (ça fait un peu secte je sais, mais en même j’adhère tellement à sa vision de la vie et de la littérature que je ne peux pas me définir autrement, à part utiliser le mot « fan » qui évoque plus des groopies en concert qu’un intérêt intellectuel … ), j’étais à la fois curieuse et effrayée à l’idée de découvrir ce roman clairement inspiré de Camus. Et pourtant je m’y suis attaquée vaillamment, et je ne le regrette pas. Car si j’ai retrouvé avec plaisir l’histoire de L’Étranger, en miroir inversé, j’ai découvert également un auteur, un style, une histoire.

« Aujourd’hui M’man est encore vivante ». D’emblée Kamel Daoud lance son projet : proposer une autre version de L’Étranger, du point de vue de l’Arabe qui est tué par Meursault, point d’orgue de tout le roman. Cet Arabe n’a pas de nom dans le roman, pas de passé, pas d’avenir. Il est simplement là, sur cette plage. Il est rapidement évoqué une affaire de vengeance familiale, mais pas de détails. C’est ce que va faire l’auteur, à travers l’histoire du frère de cet Arabe.

Car aux personnages camusiens de Meursault et de l’Arabe, le roman rajoute ceux du frère et de la mère de la victime, que tout le monde a oublié, à tel point que le corps n’a jamais été retrouvé. Durant 20 ans, la mère et le frère ont suivi les traces de l’Arabe, renommé Zoudj, 14h en arabe – imitant en cela Robinson rebaptisant Vendredi selon le jour de son arrivée. Durant 20 ans, la mère a imposé au cadet un « strict devoir de réincarnation », pour faire revivre son aîné, comprendre ce qui s’est passé, et faire accepter sa mort comme un martyr (mais comme il n’est jamais nommé dans l’Étranger ce n’est pas possible : pas de prénom, pas de gloire …).

A travers un récit halluciné, qu’il confie directement à l’auteur Kamel Daoud venu chercher la vérité, le frère cadet se soulage du poids qu’il a ressenti toute sa vie, ce meurtre commis sur cette plage maudite, qui a valu la célébrité littéraire à l’assassin. « J’aurais été bien inspiré d’écrire tout ce que j’avais inventé alors, mais je n’en avais pas les moyens et je ne savais pas que le crime pouvait devenir un livre et la victime un simple rebondissement de lumière vive. » De confidences en confidences, il en vient à avouer un terrible secret, le point final à cette affaire, le pendant du meurtre de Meursault.

Ce que j’ai particulièrement trouvé intéressant, c’est le léger vertige que l’on connaît lorsqu’on imagine ce frère lire L’Étranger, non pas écrit par Camus, mais par Meursault sorti de prison et reconverti en écrivain. A tel point qu’on en vient à douter d’où se trouve la ligne de fracture entre réalité littéraire et fiction.

Vous l’aurez compris, Meursault, contre-enquête, est plus qu’une réécriture de L’Étranger : c’est l’histoire d’un homme, d’un pays, d’un livre. Et c’est une belle histoire.

« Je rêve d’un procès, mais tous sont morts avant, et j’ai été le dernier à tuer. L’histoire de Caïn et Abel, mais à la fin de l’humanité, pas à ses débuts. »