Sous-les-couvertures

« Allez vous faire pilonner ! »

N’avez-vous jamais envisagé ce que font les livres une fois que le rideau de la librairie est tombé ?

N’avez-vous jamais imaginé une guerre entre nouveautés : best-sellers vs oubliés ?

N’avez-vous jamais pris en compte le traumatisme d’un pauvre roman cruellement renvoyé à l’éditeur, sans avoir eu sa chance ?

N’avez-vous jamais rêvé d’une guerre des livres ?

Si vous ne l’avez pas fait, Bernard Guillot l’a écrit à votre place …

Un samedi soir, les romans du fond de la librairie vont jouer leur dernier atout avant d’être remis en carton … Pour eux, une seule solution possible : prendre les meilleures places sur les tables, près de la caisse, là où le lecteur les verra le mieux. Et pour cela, leur meilleure arme : les mots.

Cependant tous les livres ne sont pas des apprentis révolutionnaires : ils tiennent de leurs auteurs, et certains sont mous, poltrons, tandis que d’autres sont des meneurs. Les premiers romans sont ainsi ceux qui espèrent le plus, tandis que les classiques sont les blasés de l’histoire, sachant qu’ils auront toujours une petite place au fond de la librairie. Mais pour s’en sortir et prendre la place des best-sellers, il va falloir unir leurs forces … Et puis les révolutions sont toujours l’occasion de règlement de comptes … avec la liseuse du libraire par exemple !

C’est d’ailleurs cet épisode qui donne le ton du roman : un peu ironique, beaucoup cynique, passionnément drôle. Voici donc un dialogue entre livres papier et tablette …

« Tu ne peux pas te déplacer, banane.

– Certes. Mais je peux envoyer des ondes Bluetooth.

[…] Deux mondes irréconciliables et pourtant les textes étaient bien les mêmes. »

A la manière d’un conte pour enfants, mais que seul un adulte peut apprécier tant les références à la littérature sont nombreuses, Bernard Guillot a écrit un roman iconoclaste qui fait exploser les normes de la littérature traditionnelle. Ici les livres volent, se battent, se marchent dessus pour avoir un beau bandeau coloré « Prix Goncourt », etc. Bref, ils sont humains … Surtout quand ils évoquent « cette espérance qui [les] soulève, le désespoir qui s’ensuit lorsque la main agrippe un de [leurs] voisins, et le cœur qui bat quand c’est enfin [eux] qu’elle saisit… ».

On en vient à prendre parti, à encourager tel ou tel camp, et à souhaiter qu’ils réussissent, même si leur rêve ne doit durer qu’une journée, le temps que le libraire reprenne les choses en main. Mais là où l’auteur est bon, c’est qu’il nous fournit un récit parallèle où l’on voit évoluer le libraire, sa jeune aide qui rêve de revitaliser ce commerce, mais également les auteurs des romans frondeurs ! De quoi enrichir la réflexion sur le monde de la littérature, de l’édition et de la librairie.

Roman frais, intelligent, truffé de références – dont la plus énorme n’est pas La guerre des boutons de Louis Pergaud – , c’est aussi un magnifique hommage à la littérature, épinglant au passage les dérives de l’édition actuelle. « L’œil rivé sur leur livre de comptes, ils publiant sans cesse, sur du papier médiocre, des livres voués à l’échec pour couvrir les frais des précédents. »

Au final, un roman qui ne pose qu’une seule question, la plus essentielle, celle que l’actualité littéraire élude gaiement, dans sa frénésie présente :

« – Au fait, qu’est-ce qu’un grand roman ?
[…]
– Disons un livre qui fasse date […].
– Un livre qui fasse autorité, tu veux dire ?
– Ah non ! L’autorité, ça n’a qu’un temps. Et puis, les livres qui font autorité sont des livres qu’on ne lit pas. »