lafon

En 1976, aux JO de Montréal, une petite fille fait rêver le monde en obtenant, pour la première fois de l’histoire, la note 10 en gymnastique. Au point que la machine à points bugue en affichant 1.0 au lieu de 10. C’est le début d’une formidable aventure pour cette jeune fille de 14 ans, aux allures encore enfantines, qui va enchanter le monde sportif durant des années, lui faisant oublier la guerre froide et tout le reste.

« Ce que la petite a effectué à l’instant dézingue le déroulement des chiffres, des mots et des images. Il ne s’agit plus de ce que l’on comprend. On ne saurait noter ce qui vient d’advenir. Elle jette la pesanteur par-dessus son épaule, son corps frêle se fait de la place dans l’atmosphère pour s’y lover. »

Fascinée par ce destin, Lola Lafon nous propose de revenir sur le parcours, de ses 7 ans, où elle commence la gymnastique auprès de son entraîneur (qui ne la quittera que 10 ans plus tard), à ses 20 ans où on la retrouve fuyant le régime soviétique à quelques heures de l’effondrement de l’URSS. Alternant récit pur et conversations téléphoniques inventées, Lola Lafon m’a passionné tout au long de ces trois cent pages, alors que la gymnastique ne m’avait jamais intéressée auparavant. Au point qu’à peine le livre refermé, j’ai passé une soirée à visionner des vidéos de Nadia Comaneci, la petite communiste qui ne souriait jamais.

« Est-ce qu’elle ne pourrait pas sourire un peu ? Elle soupire. Désolée, mais si mon pied mord la bande après une diagonale de saltos, même de trois centimètres (elle lève sa main et déplie le pouce, l’index et le majeur), je suis pénalisée. Alors oui, elle sait sourire, mais une fois sa mission accomplie. »

Car ce que montre également l’auteur, c’est ce qu’il y a derrière ce mythe sportif : les milliers d’heures d’entraînement, les corps poussés à bout de leurs capacités, l’utilisation de ce succès par le régime roumain, etc. L’histoire de Nadia ne se déroule pas hors du temps : son succès a été fulgurant car elle fut une des figures de proue du communisme, et qu’il n’a été possible que dans l’espace compétitif de cette doctrine, où les enfants ne sont pas dorlotés et où le sport est l’un des plus sûrs moyens de s’en sortir : « pourquoi la gymnastique est si vite devenue un sport prioritaire pour le pouvoir : les gymnastes mangeaient peu, elles étaient très rentables ; trop jeunes pour émettre une opinion sur ce qui se déroulait dans le pays, elles ne demandaient pas l’asile politique à l’occasion d’une quelconque compétition à l’Ouest. « 

A travers ses interviews faussement menées, Lola Lafon offre l’opportunité à ceux de l’Est de s’exprimer, par la bouche de Nadia, nous faisant prendre conscience que tout le monde ne désirait pas forcément vivre à l’Ouest, même si le régime de Ceausescu était dur : car vivre à l’Ouest c’est aussi accepter les termes d’un nouveau marché, le manque d’argent pour partir en vacances (ces vacances que le communisme offrait …), l’impossibilité économique de quitter un pays qu’auparavant la politique empêchait de laisser derrière soi, etc. Cette voix iconoclaste met en relief les incohérences des deux systèmes, le temps d’un roman, le temps d’une histoire.

En bref, un roman passionnant, bien écrit et bien mené, à la limite du document, ce qui en fait toute la richesse.