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Ce sont les derniers mots d’une mère. Mais pas n’importe laquelle. Le doute est de courte durée avec ce nouveau roman de Colm Tóibín puisque s’il ne la nomme jamais, le titre dévoile cet anonymat, ne laissant pas le lecteur dans l’expectative. Ce qui, soit dit en passant, est un peu dommage il me semble : certes le mystère est vite révélé, mais il aurait donné un petit goût supplémentaire au texte.

Ceci étant, le roman de l’Irlandais ne manque pas de saveurs, avec ce traitement original de son thème favori : le rapport mère/fils.Même sans être férue de religion, j’ai pu apprécié le procédé narratif (plus que l’histoire, que nous connaissons presque tous) et la poésie de sa langue. Tout au long de ces 120 pages, il laisse en effet la parole à la douleur d’une mère, qui pourrait être celle de toutes les mères orphelines de leurs enfants. Ce qui est déjà magnifique en soi.

Mais l’auteur parvient à lui donner une coloration particulière supplémentaire, en relevant les interrogations de Marie sur les actes de son fils : elle veut sans cesse le protéger alors qu’il se met en avant, elle trouve qu’il s’enflamme pour peu de choses, elle le regarde se détacher peu à peu des autres hommes. « Et puis le temps avait créé l’homme des noces de Cana. L’homme qui ne me prêtait aucune attention, qui n’entendait personne. L’homme puissant qui semblait avoir perdu tout souvenir de ces années où il avait eu besoin de mon sein pour boire le lait, de ma main pour le guider, de ma voix pour l’apaiser et le conduire au bord du sommeil. »

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Les Noces de Cana

C’est un peu comme si on regardait l’histoire du christianisme avec le prisme d’une mère qui tente de faire revenir son garnement dans le droit chemin. Et puis elle le regarde mourir. Et elle voit alors venir à elle tous ceux qui souhaitent qu’elle donne sa version (la même que la leur si possible) sur la vie de son fils, ou plutôt du Fils de Dieu.

En refermant ce roman je me suis sentie troublée, incapable de savoir si Colm Tóibín nous offre une critique en règle de l’histoire de Jésus, ou s’il veut en faire un simple visionnaire, un martyr, qui a été manipulé par son entourage – des fauteurs de trouble, mal élevés, comme les appellent sa mère. »Mon fils, lui ai-je dit, a réuni autour de lui une bande d’égarés qui n’étaient que des enfants comme lui, des hommes sans père, ou des hommes incapables de regarder une femme dans les yeux. »

En bref avec ce Testament de Marie – ou selon Marie – il nous plonge au cœur de la vie intérieur de la propre mère d’un homme qui s’est élevé au rang de mythe et a fondé une nouvelle ère.

Pour terminer, je vous laisse sur les propres mots de l’auteur, dans une interview en 2013 :

«C’est vrai que j’ai souvent écrit sur les relations mère-enfant une fois l’enfant est devenu adulte, reconnaît Tóibín. C’est une relation qui m’intéresse parce qu’elle est ambiguë, mais aussi parce qu’elle doit nécessairement évoluer, à mesure que l’enfant grandit, que la mère nourricière ne l’est plus… En plus, Marie a vécu à une époque de transition, où l’influence romaine s’insinue dans le quotidien en Galilée, où le pouvoir et le discours changent. Certains sont capables de s’adapter facilement à la situation, mais pas tous. Pas Marie. Marie est une survivante, avec tout ce que cela suppose. C’est pour cela que j’ai écrit ce texte à la première personne, au présent, avec des mots très courts, de peu de syllabes, c’est la parole d’une traumatisée, une parole plus saccadée, en pizzicato, brusque…»