khadra

Le 19 octobre 2011, un homme seul se tient sur la terrasse d’une école désaffectée, à Syrte, en Lybie. Au milieu des explosions et des cris des opposants, il se remémore ce qui l’a conduit jusqu’ici, et se questionne sur son avenir.

24h et 200 pages plus tard, cet homme sera capturé et lynché.

Son nom ?

Mouammar Kadhafi.

« Je suis un être d’exception, la providence incarnée que les dieux envient et qui a su faire de sa cause une religion. »

Ce sont ces dernières heures que nous décrit Yasmina Khadra dans ce nouveau « roman », qui jette du sang sur la rentrée littéraire. Tout au long de son texte, il ne nous épargnera en effet ni le sang, ni les larmes de ceux qui ont suivi Kadhafi jusqu’au bout et qui vivront l’enfer avec lui.

Son coup de génie, et ce qui rend ce livre intolérable, c’est de l’avoir fait raconter à la première personne, par Kadhafi lui-même … Or quand on lit, on a souvent tendance à s’attacher au personnage, à vouloir qu’il réussisse. Ici il n’en est pas question, on n’a qu’une hâte : terminer ce livre, si possible avec la mort du « personnage ». C’est tout l’art délicat du roman historique, qui enlève tout suspens au déroulé du récit, sans en enlever l’intérêt.

Par cette longue introspection, Yasmina Khadra en profite pour évoquer l’enfance de Kadhafi, les premiers signes de sa folie. Le « je » permet de rendre d’une manière frappante le sadisme et la mégalomanie de cet homme qui a le sang de milliers de gens sur les mains, mais n’en éprouva aucun remord. Il met en exergue le discours répétitif de Khadafi qui affirme avoir agi pour les Libyens, en développant le pays et en le rendant crédible sur la scène internationale. Et les discussions que Khadra imagine le montrent bien …

« Ai-je été injuste avec mon peuple ?

  • Non, s’écrie l’ordonnance. Jamais, au grand jmais notre pays ne connaîtrait guide mieux éclairé que vos, père plus tendre. Nous n’étions que des nomades poussiéreux qu’un roi fainéant prenait pour un paillasson et vous avez fait de nous un peuple libre que l’on envie. »

Fier de ce qu’il est devenu alors qu’il n’était qu’un « Bédouin » pauvre et illettré, il se révèle revanchard, concupiscent, colérique, ne souffrant pas la contradiction. Un tyran qui se convainc lui-même du bien-fondé de ses actions, en les justifiant …

« Que me reproche-t-on d’autre ? La tuerie de la prison d’Abou Salim ? Je n’ai fait que débarrasser notre nation d’une effroyable vermine, d’un ramassis d’illuminés à vocation terroriste. Les mutins menaçaient la stabilité du pays. […] L’Algérie a basculé dans l’horreur la nuit où des milliers de détenus se sont échappés du bagne de Lambèse. On connaît la suite : une décennie de terreur et de massacres. Je refusais que mon pays subisse le même sort. »

Un homme à qui on a refusé un procès, en le torturant et en le lynchant à la minute où il a été capturé, lui qui espérait devenir une légende en choisissant l’heure de sa mort.

« J’ai exigé de la mort ce que la vie menace de me prendre : mon honneur, ma légitimité de souverain, mon courage d’homme libre. J’étais prêt à mourir en héros pour que ma légende soit sauve. »

Heureusement, ça lui a été refusé.

Un bref Yasmina Khadra nous a offert un roman intéressant, que je ne peux pas qualifier de « beau », où il fait de Kadhafi un type universel celui d’un tyran sanguinaire prêt à tout pour le pouvoir en cachant cette soif derrière son « intérêt » pour le peuple et le pays.

Un texte urgent à lire.