mendelssohn

Depuis que j’ai terminé La carte des Mendelssohn, j’appréhende l’écriture de cet article … Comment rendre justice à ces 400 pages incroyables ? Comment rendre tout simplement l’admiration que j’ai pour Diane Meur (dont j’avais déjà adoré Les Vivants et les Ombres) qui a produit cet OLNI (objet littéraire non identifié) entre journal intime, journal de thèse, essai, roman ? Nourri de poèmes, d’extraits de correspondance, de journaux intimes, l’auteur a en effet écrit un texte atypique, très déstabilisant mais finalement passionnant.

Tout part d’un article où l’on parle d’Abraham Mendelssohn, fils de Moses (grand philosophe allemand des Lumières), et père de Felix (célèbre compositeur). Au départ ce devait donc être un roman sur ce fils et ce père, que personne ne connaît … jusqu’à ce qu’elle découvre qu’on vient de lui consacrer une copieuse biographie. Déception …

Seulement entre temps Diane Meur a plongé les mains dans le cambouis, avec passion, et a découvert que Moses avait eu six enfants. 250 ans plus tard, c’est plus de 700 descendants de Moses qui ont essaimé à travers le monde : artistes, banquiers, explorateurs, voleurs ; juifs, catholiques, protestants. Ils ont tous eu des destinées très variées.

Déjà fascinée par les questions de transmissions et de filiation, un projet se dessine donc petit à petit : créer une carte des Mendelssohn, qui rendrait transparente la direction qu’ont pris les membres de la famille.

« Mon lieu romanesque, ce serait la famille elle-même dans ses différentes strates, avec ses sommets illustres, ses blocs erratiques, ses combes ténébreuses. Et pour m’approprier ce lieu encore abstrait, il allait falloir que j’en dresse un relevé topographique. Que j’en trace la carte, que je m’en fasse une représentation concrète sur un plan embrassable d’un seul coup d’œil. »

Mais une telle entreprise pharaonique (examiner des centaines de sources – heureusement Internet est là ! –, se déplacer à Paris, Berlin, rencontrer des dizaines de spécialistes, témoins ou même descendants) ne se mène pas sans y laisser quelques plumes.

C’est pour cela que Diane Meur ne construit pas son œuvre comme un austère essai, mais comme un texte vivant, qu’elle a songé à abandonner à plusieurs reprises, qui a même poussé sa famille et ses amis à s’inquiéter pour sa santé mentale !

« C’est seulement en mars 2013, lors d’un bref retour à Berlin, que j’ai compris que je n’écrirais pas le roman des Mendelssohn mais le roman vécu de ma recherche sur les Mendelssohn, dont je serais le seul personnage répondant à mes critères du personnage de fiction, puisque je ne connais pas d’avance ma propre vie (façon de vous dire que j’ignore absolument où, quand et comment finira ce livre). »

Une œuvre qui, en somme, lui a demandé deux ans de sa vie, à temps complet. « Entre temps j’ai accumulé 1 kg 975 de documents papier, enregistré 76 onglets, écumé 5 ou 6 bibliothèques, rempli quatre cahiers A5 de mes hiéroglyphes, massacré six bristols de 65X55 cm et deux de 70X55 cm ; deux rouleaux de colle fixe, deux rouleaux de colle repositionnable, et un gros feutre gris qui ne m’appartenait pas »

Un travail de titan, qui a fortement inquiété son éditrice et amie Sabine Wespieser, qui n’en voyait pas venir la fin ! Mais heureusement pour elle et pour nous, Diane Meur a su mettre un point final – et un beau ! – à ce texte, nous laissant ainsi un peu respirer.

Car au final ce roman est une expérience de lecture dont on ne sort pas indemne : si au départ j’ai eu du mal à y rentrer, ce qui est dû à l’afflux soudain de noms et de personnes dans une généalogie où je ne connaissais rien ; très vite je me suis prise au jeu, comme Diane, et j’ai eu plaisir à rebondir avec elle, à faire des allers-retours dans le temps, à attendre qu’elle évoque enfin tel ou tel personnage (son grand plaisir est de ménager des petits suspens). Car elle laisse rapidement tomber toute idée de chronologie : « les enchaînements, les causalités ne peuvent être montrés sans retours en arrière ni anticipations, et le choix de ranger dans l’ordre tout ce qui arrive, au nom de la clarté, apporte finalement une autre forme d’obscurité. » Des bonds et des rebonds, à la manière de notre utilisation d’Internet, voilà ce qu’elle préconise comme méthode … Si on a du mal à s’y retrouver parfois, elle nous raccroche vite en nous rappelant la chronologie et la généalogie, par petites touches, au bon moment.

Et finalement après presque 500 pages, j’ai trouvé ça passionnant ! On y découvre des personnages hauts en couleur comme Arnold Mendelssohn I (qui n’a vraiment pas été chanceux), qui est passé de la prison en Prusse à la fondation d’un hospice à Jérusalem ; ou encore Fanny Mendelssohn, sœur de Félix, qui était une brillante musicienne mais – étant une femme – n’a pas eu les mêmes chances que son frère et n’a commencé à voir briller son étoile que quelques mois avant sa mort ; ou même Fromet la femme du patriarche Moses, dont il était follement amoureux et à laquelle il a écrit de magnifiques lettres d’amour.

Cet homme est d’ailleurs le plus fascinant de la famille, ce qui est logique puisqu’il en est le créateur. Un homme qui retraduit le Talmud, ce qui lui vaut le titre de Luther juif ou de Luther des Juifs. Qui a donc connu des amis mais surtout des détracteurs, ce qui ne l’empêche pas d’être reçu à la Cour.

moses mendelssohnMoses Mendelssohn à l’examen du guet de Potsdam, gravure de 1771

« A droite de l’image, la sentinelle […] A gauche, l’officier […] Les deux ne semblent là que pour faire paraître plus chétif, plus contrefait, le petit bossu en noir [Moses Mendelssohn]. Et, bien qu’elle frise la caricature, l’image est infiniment sympathique. C’est la force et la beauté s’inclinant dans l’humour et l’intelligence ; c’est le triomphe de l’esprit sur les chicanes et l’appareil des grands. »

C’est pour cette raison que la religion est un des axes clés de l’étude de l’auteur : on y découvre effectivement au fil des ans la difficulté pour les descendants de Moses d’accepter leur patrimoine juif : tous ont une vie compliquée dans l’Europe antisémite du XIXe et XXe siècle. Certains se convertissent pour se faciliter la vie, d’autres par conviction. C’est donc aussi une histoire religieuse que nous propose Diane Meur, et par là même une histoire de l’Europe, des Lumières à la Seconde guerre mondiale.

Bien sûr, dès le début, ce texte m’a fait pensé à Cent ans de solitude de Gabriel Garcia Marquez où l’on se perd très rapidement dans les noms et prénoms des descendants des Buendia. Mais alors un Cent ans de solitude érudit, à peine romancé. Et c’est justement ce qu’elle avoue elle-même à un moment du texte ! « A l’époque où je traçais l’arbre généalogique des Mendelssohn, Mendelssohn-Bartholdy, von Mendelssohn Bartholdy, Mendelssohn Bartholdy et autres von Mendelssohn, dans l’idée de raconter leur histoire depuis 1729 jusqu’à la fin du XXe siècle, je me souviens d’avoir pensé : ça risque d’être bien pire que la famille Buendia dans Cent ans de solitude. J’ai même relu Cent ans de solitude […] Je voulais en effet déterminer à quel moment n cessait de se repérer dans cette lignée Buendia qui, après tout, n’est pas si nombreuse et ne se déploie que sur un petit siècle. »

Et pour moi, Diane Meur soutient la comparaison par ce projet qu’elle mène avec une violente passion intellectuelle (sans jamais perdre son humour, ni sa belle plume), qu’elle transmet à son lecteur.

Pour preuve j’ai tout de même une grosse déception, c’est de ne pas pouvoir voir cette fameuse carte, en vrai … Et en me disant ça je me rends compte qu’en refermant ce roman, j’ai perdu des gens que je connais bien, presque des amis.