poids papillon

« Sa mère avait été abattue par un chasseur. Dans ses narines de petit animal se grava l’odeur de l’homme et de la poudre à fusil. »

Dans la montagne d’Erri de Luca, deux animaux cohabitent : le chamois et l’homme. Le premier se moque du second, le second peut être mortel au premier. Dans la montagne d’Erri de Luca, deux êtres surhumains vont s’affronter : le roi des chamois et le roi des chasseurs. Les deux sont des solitaires, méfiants et endurcis. Ils se ressemblent plus entre eux qu’à leurs propres espèces.

Et pourtant …

L’auteur italien nous offre une histoire magnifique, une traque sauvage, d’une poésie remarquable, d’une cruauté naturelle, pour raconter cette rencontre funeste, à la limite de la fable.

Il donne une âme à ce chamois atypique qui a développé son intelligence et son instinct de survie à un point qu’il en est presque invincible.

« Dans chaque espèce, ce sont les solitaires qui tentent de nouvelles expériences. Ils forment un quota expérimental qui va à la dérive. Derrière eux, se referme la trace ouverte. »

Mais ce sera son dernier pied de nez.

Pour le chasseur, ce sera aussi sa dernière chasse, bientôt trop vieux pour grimper dans les caches difficiles d’accès qu’il atteignait sans souci quelques années auparavant. Sa dernière chance pour tuer le vieux roi. Son dernier fait d’armes.

« Sa vie au gré des saisons était allée avec le monde. Il l’avait gagnée tant de fois, mais elle ne lui appartenait pas. Il fallait la rendre, froissée après avoir été utilisée. Quel était ce créancier indulgent qui la lui avait prêtée neuve et la reprenait usée, à jeter. »

Une rencontre sublime, effleurée par quelques mots, épurés, ciselés. Un texte qui va à l’essentiel, qui demande à peine à être décrypté. Qui demande juste à être ressenti.

Quand j’ai enfin refermé ce livre, m’est resté une image en tête, magique.

« Sur la corne ensanglantée du vainqueur se posèrent des papillons blancs. L’un d’eux y resta pour toujours, pour des générations de papillons, pétale battant au vent sur la tête du roi des chamois durant les saisons d’avril à novembre. »

Un papillon qui pèsera lourd dans ma mémoire de lectrice.

Gazé