stefansson

Quelques années après la traduction de sa trilogie (Entre ciel et terre, La tristesse des anges, Le cœur de l’homme), Jón Kalman Stefánsson nous enchante de nouveau avec son dernier roman traduit, D’ailleurs les poissons n’ont pas de pieds.

Drôle de titre a priori, mais très fidèle au titre original islandais (ceci dit, je fais confiance à l’éditeur, mon islandais étant un peu rouillé …) à part le « d’ailleurs » qui a été rajouté pour le différencier d’un autre titre du catalogue Gallimard. Détail que j’ai appris lors de ma rencontre avec l’auteur mi-septembre, dans une librairie parisienne ! Pour mon plus grand plaisir, j’y ai découvert un homme affable, drôle, qui ressemble terriblement à ses romans … A noter qu’il a souligné la magnifique traduction française de ses romans, que nous avons pu tous apprécier.

Mais revenons-en à nos poissons !

Nous sommes donc en Islande, nous plus à la fin du XIXe comme dans la trilogie, mais dans l’Islande contemporaine, qui a subi de plein fouet la mondialisation et l’industrialisation de la pêche.

Ari va rentrer chez lui, en Islande. Son ami le plus cher, l’attend, décortiquant les raisons qui l’ont fait partir.

« On peine à respirer dans les petites sociétés, le manque d’air est suffoquant, je m’en vais avant d’étouffer. » Voilà une excellente raison de partir. Celui qui veut aimer l’Islande doit parfois s’en exiler »

Pour Ari, c’est une crise avec sa femme qui l’a fait partir, malgré leur amour réciproque.

« L’éternité a gravé ton nom au fond de mon cœur. Nous pouvons dire des choses avec une infinie sincérité et malgré tout trahir. L’être humain est faible et les assauts répétés du quotidien ne font que lui ôter encore un peu plus de sa force en le privant de dignité face à l’existence, puis un jour un bras balaie une table comme un cri. »

Ce sera un appel de son père qui le fait revenir, remontant aux sources de ses souvenirs de sa famille.

Avec virtuosité, Jón Kalman Stefánsson navigue entre le point de vue de l’ami, celui d’Ari et l’histoire de ses grands-parents, cinquante ans auparavant.

Il émaille son récit, décousu mais très riche, de réflexions sur la société, son rapport à la littérature et à la poésie. Lui-même ne se dit pas poète, mais il avoue tricher en incluant des poèmes dans ses romans !

Il dit surtout magnifiquement la force de l’amour, un peu partout mais surtout dans un « Bref exposé sur la force qui ravage les vies et rend les déserts habitables » :

« En sa présence, chaque instant devient poème, symphonie insolente. […] cette flamme qui depuis réchauffe les mains de l’homme et le réduit en cendres, change les taudis en palais célestes, les palais grandioses en minables ruines, les réjouissances en solitude. Nous la nommons amour, faute d’avoir trouvé mieux. »

Amour, poésie, pouvoir des mots, hommage à la nature : j’ai retrouvé les mêmes ingrédients dans ce livre que dans les précédents mais, portée par la plume splendide de Stefánsson, je ne m’en lasse pas. Cette plume, qui mériterait d’être davantage connue, donne à son auteur l’étoffe d’un grand de la littérature.

« Certains affirment, comme Ari, que la poésie est supérieure à toute autre forme d’écriture : profondeur, capacité à émouvoir, douleur, beauté, mais également source de gêne et d’embarras. Ainsi, la poésie tiendrait par sa nature plus de la musique que des mots eux-mêmes. »