chapardeuse

 

Lucy est bibliothécaire, dans une petite ville du Middle West. Ian, 10 ans, est un lecteur fréquentant sa bibliothèque, mais ses lectures et actes sont étroitement surveillés par ses parents, chrétiens fondamentalistes homophobes. Leurs destins vont basculer le jour où le jeune garçon va franchir un point de non-retour pour fuir une vie limitée et terne. Et Lucy va être embarquée, bon gré mal gré. Pour une fois, c’est la bibliothécaire qui va « emprunter » non pas un livre, mais un enfant … Et les voilà partis dans un road-trip à l’américaine, complètement délirant.

Chapardeuse est le premier roman de l’américaine Rebecca Makkai, traduit du titre anglais « The Borrower », l’emprunteur au sens strict. Or pour moi cette traduction est donc erronée : les mots « chaparder » et « emprunter » n’ont pas la même signification … Dans un cas, l’objet en question n’est jamais retourné, alors qu’on rend normalement ce qu’on emprunte. Ce détail n’en est pas un car il change aussi le sens du roman : Lucy emprunte Ian, mais le rend à ses parents … différent.

Sinon, que dire sur un tel roman ? Il est délirant, enthousiasmant, mais aussi plein de profondeurs. On y questionne l’importance de nos influences culturelles, l’importance de l’enfance, les sentiments contradictoires, la religion, la lutte d’un enfant contre ses propres parents … On y évoque la force de la littérature, de l’imaginaire, …

Bref un vrai roman d’apprentissage, mais pas seulement pour l’enfant … Au passage, Lucy en apprend plus sur ses origines, les mythes familiaux. Et se rend compte, de par son propre passé, que Ian, aussi intelligent qu’il soit, ne se détachera jamais du sien. Elle peut simplement l’inciter à lire, à apprendre, pour exercer son esprit critique et se défendre, mais sans nier ce qu’il est. Le rendre plus clairvoyant sur ce qu’on voudrait qu’il soit.

Elle raconte surtout la difficulté de vivre dans une Amérique post-11 septembre, qui laisse peu de liberté à ses habitants d’être soi-même. Un pays conformiste, étouffant où elle n’a pas sa place.

Mais ce qui donne de la force à ce roman, ce n’est pas seulement son thème, c’est aussi la manière de la traiter : la narration est décousue, au fil des idées qui passent par la tête de Lucy paniquant face à son geste; au fil des rencontres qu’elle fait; au fil des scénarios qu’elle imagine (issus de références littéraires variées) et qui aboutissent à des textes hilarants …

En passant, elle y brocarde les clichés sur les bibliothécaires, qu’elle dynamite à chaque page : « comme c’est étrange, cette profession systématiquement associée à la solitude, à la virginité et au désespoir féminin. La bibliothécaire, avec son pull à col roulé, qui n’a jamais quitté sa ville natale. Assise à son bureau, elle rêve du grand amour. » Mon œil oui, nous dit Lucy en nous montrant son caractère guerrier et indépendant, qui n’hésite pas à passer à l’action quand il le faut … Et même si elle a (terriblement) conscience qu’elle ne changera pas le monde, qu’elle ne sauvera personne, elle essaye.

Héroïne attachante, désopilante, surprenante, c’est grâce à elle et à son style que Rebecca Makkai sort du lot avec son premier roman. En bref, lisez, suivez-là, vous ne le regretterez pas.