maitre illusions

Henri, Francis, Edmund, Charles et Camilla ont un point commun : ils étudient le grec avec le très spécial Julian, à l’université de Hampden. Tous sont d’une famille aisée, de la bonne bourgeoisie : ils sont riches, courtois, maîtres d’eux-mêmes.

Richard Papen, jeune étudiant voulant laisser derrière lui une vie incolore, des parents inexistants et une scolarité médiocre, décroche une bourse dans cette université. Très vite, il rencontre ce groupe insolite, qui l’attire malgré lui, et demande à suivre les cours du maître. Mais si tout se passe bien au début, un événement se produit qui va changer le cours des choses … et tout s’emballe …

« La neige fondait dans la montagne et Bunny était mort depuis plusieurs semaines quand nous avons fini par comprendre la gravité de notre situation. »

Le début de ce roman est un peu spécial puisqu’on a l’impression de le commencer par la fin : les cinq amis sont réunis autour d’un fossé dans lequel ils viennent de pousser Edmund, dit Bunny. Si c’est l’événement central de ce pavé, le meurtre de Bunny est en réalité la fin de tout : fin de leur tranquillité, fin de leur innocence, fin de leurs illusions …

Comme pour Le Chardonneret, Donna Tartt montre son impressionnante maîtrise du rythme narratif, et de la psychologie des personnages : au final il se passe peu de choses en 800 pages, mais elle décortique encore et encore le processus qui a amené la mort de Bunny. On voit Henri, le plus intelligent, s’enfoncer dans les mensonges, Charles et Frank dans l’alcool et la drogue, Camilla dans l’amour, et Richard observer tout ça, un peu à l’écart, un peu ahuri. Tous réagissent différemment, et surtout différemment de ce qu’on aurait pu imaginer de première abord … Folie et décadence. Beauté et terreur. Intelligence et excès. Voilà les mots qui me viennent à l’esprit quand je repense à cette lecture atypique.

« Les choses terribles et sanglantes sont parfois les plus belles. C’est une idée très grecque, et très profonde. La beauté c’est la terreur. Ce que nous appelons beau nous fait frémir. Et que pouvait-il y avoir de plus terrifiant et de plus beau, pour des âmes comme celles des Grecs ou les nôtres, que de perdre tout contrôle ? Rejeter un instant les chaînes de l’existence, briser l’accident de notre être mortel ? […] Si nos âmes sont assez fortes, nous pouvons déchirer le voile et regarder en face cette beauté nue et terrible ; que Dieu nous consume, nous dévore, détache nos os de notre corps. Et nous recrache, nés à nouveau. »

Ce faux thriller est donc terriblement efficace, même si je lui reproche quelques longueurs, à la manière d’un roman d’apprentissage, extrême. Au final, il nous interroge, il nous dérange, bref il fonctionne. Et puis, le Maître des illusions n’est peut-être pas celui qu’on pense … Un beau texte.