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« Quoi de neuf sur la guerre ? » C’est la question récurrente de Léon le presseur, ouvrier dans un atelier de confection, en 1947, à Paris. Quoi de neuf sur la guerre ? Eh bien la France se remet de la guerre, panse ses plaies, essaie de se rappeler ce que c’était que de vivre ensemble, avant. Les enfants apprennent à vivre seuls. On commence à faire des blagues. La vie reprend, mais les larmes ne sont jamais loin. Et « Les larmes, c’est le seul stock qui ne s’épuise jamais ».

Dans ce magistral – mais peu connu – roman des années 1990, Robert Bober – cinéaste renommé, ami de Truffaut, Perec et tant d’autres – reprend des éléments de sa propre vie pour dépeindre celle d’un microcosme particulier : un atelier de confection. Le patron est juif, les ouvriers sont juifs, les clients sont juifs. Tous ont quelque chose à dire sur la guerre, tous ne veulent pourtant pas en parler. La blessure est trop récente, et à l’heure des ragots, on apprend à ne pas attiser la douleur.

Au milieu de tous ces écorchés, évoluent les enfants : Raphaël, double de l’auteur, George (Perec ?) son ami, et Betty sa sœur. Assez grands pour avoir vécu la guerre, avoir subi des pertes, avoir souffert, et pourtant … Les scènes les plus dures sont celles de la colonie de vacances où Raphaël rencontre des enfants juifs orphelins, qui ont été regroupés en attendant de leur trouver un nouveau foyer : Maurice qui ne supporte pas la douleur et finira par accomplir le geste fatal; David qui pour survivre remonte tous les soirs la montre que son père lui a donné avant d’être emmené. Des douleurs que Raphaël va vouloir ressentir aussi, pour comprendre …

La richesse du roman se fonde en particulier sur la diversité des points de vue – qui peut a priori paraître déroutante – même si on finit par s’habituer. Mais cette introspection différente permet d’avoir un échantillon des réactions face à la fin de la guerre, et des comportements de chacun. Charles par exemple, qui a perdu ses deux filles et sa femme, mais ne veut pas en parler : « Qu’est-ce que c’est que cette guerre dont elle parle ? J’ai pas eu assez de ma guerre, il faut qu’on me parle de la guerre des autres maintenant ? »

« Quoi de neuf sur la guerre », cette formulation a un côté désinvolte qui en dit beaucoup sur le projet de Robert Bober : parler de la suite de cette guerre, la suite directe, dont on ne parle pas tant que ça : on a l’impression parfois que tout le monde était résistant, tout le monde était heureux de la fin de cette guerre. Mais Bober montre les difficultés d’un juif à obtenir la nationalité française, alors qu’il se retrouve dans le bureau du même commissaire qui a arrêté ses parents, durant la guerre ; ou encore des profanations de tombes juives, et de l’antisémitisme qui règne encore et toujours. Et face à cela, une réponse : l’écriture.

« J’écrirai pour dire le scandale de votre présence ici, dans ce commissariat, et pour dire que vous n’avez pas réussi à tout anéantir puisque je suis vivant, là, devant vous avec mon projet d’écriture. » C’est aussi pour cela que Raphaël se met à faire des photos, par exemple en Pologne où les tombes sont vides. « Ce qui était contenu dans ces vides, et que la photographie mettait au jour, c’est ce qu’avait été la vie des Juifs de Pologne. »

Quoi de neuf sur la guerre, donc ? eh bien, même s’il n’est pas neuf, je répondrai quand même : ce roman. Parce qu’il m’a touché, que j’ai aimé la manière tendre et décalée qu’utilise Robert Bober pour sa chronique, sur fond d’humour noir. Parce qu’il renouvelle le genre, et que c’est le genre de littérature qui me semble toujours indispensable, et qui montre qu’on n’a pas encore tout dit sur la guerre …