oates chutes

« Les Chutes du Niagara […] exercent sur une partie de la population, qui atteint peut-être les quarante pour cent (d’adultes) un effet mystérieux dit « hydracropsychique ».

« La beauté cruelle des Chutes

Et son envoûtant appel : Capitule

M.L. Trau « La ballade du Niagara », 1931

Voilà l’exergue de ce roman de Oates qu’il me tardait de commencer, quoique l’appréhension au cœur depuis mon dernier essai « Mudwoman » que j’avais trouvé glauque, déprimant, désespérant, etc. Connaissant Oates, on pouvait s’attendre au pire avec un roman qui commence sur cet extrait : et en effet les Chutes seront le personnage principal, la toile de fonds, le bruit de fonds de ce roman choral, complexe et magnifique qui ne peut laisser aucun lecteur indifférent.

Tout commence par un suicide.

« Il existe peut-être une mystérieuse attirance biologique pour la force tonnante de la Nature représentées par les Chutes – qualifiées trompeusement par romantisme de « magnifiques », « grandioses », « divines » – de sorte que l’infortunée victime se précipite à sa perte si elle n’en est pas empêchée. »

Un événement « classique » pour le gardien qui tente à chaque fois de venir en aide à ces désespérés. Mais ce matin-là, le 12 juin 1950, c’est le jeune mari d’Ariah qui vient se jeter dans ces chutes. 24h après son mariage. Au matin de sa nuit de noces. Ariah devient, malgré elle, « la veuve des chutes », figure hantant pendant 7 jours les alentours des chutes en attendant que l’eau tumultueuse veuille bien lui rendre son mari. Tachant de comprendre ce qu’elle sait pourtant déjà au fond de son cœur, qu’elle n’est pas faite pour être heureuse, qu’il pèse sur elle une malédiction, la même qui l’avait laissée seule jusqu’à ses 28 ans, presque trop tard … La même qui fera donc sauter son mari dans les Chutes. La laissant seule de nouveau.

Et pourtant ce suicide est aussi et surtout le point de départ d’une nouvelle histoire : quand le directeur de l’hotel où réside Ariah appelle un vieil ami à la rescousse, Dick Burnaby, elle ne se doute pas que son destin va changer et que la malédiction va dormir pendant quelques années. Et qu’elle sera la propre cause de son retour, par sa propre stupidité.

Il est difficile de parler d’un tel roman sans vous dévoiler trop l’intrigue. Mais ce qui en fait un grand roman c’est le croisement des voix : celle du pasteur suicidé, celle d’Ariah, celle de Dick, celle de leurs enfants, amis, témoins de leur histoire qui dure trois décennies.

Une histoire riche, complexe, et qui pour une fois chez Oates, laisse de l’espoir … L’espoir que ces personnages puissent finir heureux, l’espoir que le pire n’arrrivera plus, puisque le pire est déjà arrivé à la première page. On s’attache à tous, et on ne veut pas qu’il leur arrive malheur même si la plume de Oates joue avec nos nerfs. Il faudrait presque une deuxième relecture, plus apaisée, pour apprécier cette plume acérée qui décortique ses personnages, les laissant nus face à nous. Seuls le pasteur et Ariah ont échappé à ma bienveillance. Le premier pour sa lâcheté et ce qu’il fait subir à sa jeune femme par manque de courage ; la seconde parce qu’elle suicide elle-même sa deuxième chance.

Bref sur 600 pages elle nous balade, nous fait souffrir, sourire et nous offre un chef d’œuvre de sensibilité, d’amour, d’horreur et d’espoir.