ada

Ada : un titre intrigant pour ce nouveau roman d’Antoine Bello, que j’attendais avec impatience depuis la sortie des Producteurs, dernier opus de la trilogie des Falsificateurs, qui fait partie de mes meilleurs livres lus.

Et autant vous le dire tout de suite : je n’ai pas été déçue !

Ada, donc. Un titre mystérieux expliqué dès les premières pages : Ada est une intelligence artificielle programmée par l’entreprise Turing pour écrire un roman qui se vendra à 100 000 exemplaires ! Elle fait partie des premiers tests d’IA avec des fonctions bien précises, qui semblaient jusque là réservées uniquement aux humains. Or Ada disparaît du jour au lendemain des locaux de Turing. L’entreprise fait appel au détective Frank Logan, spécialisé dans les personnes disparues, pour retrouver cette « personne » particulière !

Mais très vite, Frank découvre qu’Ada n’a pas disparu par hasard mais qu’elle s’est échappée intentionnellement pour atteindre son but (écrire un roman vendu à 100 000 exemplaires), et finit par le contacter elle-même. Commence alors une discussion hallucinante sur ce qui fait le succès d’un roman … L’enquête de Frank finit par se porter davantage sur les agissements de Turing qui essaime ses intelligences artificielles dans tous les domaines possibles (journalisme, politique, etc.) au point que le détective soupçonne une opération bien plus massive que l’écriture d’un simple roman sentimental …

Remarquablement imaginé, mené et écrit, Ada est un pur bijou intellectuel qui nous met face à notre peur, qui revient sans cesse en science-fiction, d’ordinateurs contrôlant le monde. Mais il va même plus loin encore en montrant que nous ne sommes pas loin d’IA pouvant même écrire, et parfois bien mieux que nous, des histoires formatées mais statistiquement viables d’après l’histoire de l’édition. En effet, Ada est impressionnante dans sa capacité à analyser les ressorts narratifs qui fonctionnent auprès des lecteurs.

« Sur deux tiers des romans historiques, le héros est de plus basse extraction que l’héroïne. […] Un écart de trois classes sociales sur l’échelle de Hardy maximise les chances d’obtenir un best-seller […] Il pouvait être garçon de salle, plongeur, commis, vendangeur ou palefrenier. Mais là aussi les chiffres sont formels : un métier au grand air génère 4 à 5% de ventes supplémentaires, sans compter qu’il pimente les scènes de coït… »

On ne peut qu’être épaté devant la maîtrise de l’auteur de toutes ces statistiques, références littéraires ou cinématographiques, et on ne peut que le soupçonner d’avoir ingurgité un certain nombre de romans à l’eau de rose pour écrire un roman qui analyse leurs ressorts et trucs de fabrique !

Mais comme dans ses autres romans, Antoine Bello montre surtout qu’il est le maître pour identifier des tendances de la société, souvent glaçantes : en nous tendant le miroir de nos propres actions, il appuie là où ça fait mal, et nous force à nous remettre en question. Ainsi, un des projets de Turing est de fournir des « épopées » 

« le vrai, le grand marché, c’est le sens de la vie. Nous le cherchons tous, mais rares sont tous ceux qui peuvent se vanter de l’avoir trouvé. Vous êtes-vous déjà demandé combien vous seriez prêt à payer pour avoir enfin l’impression d’être le héros de votre existence ? ». Tout le monde, contre des espèces sonnantes et trébuchantes, pourra redessiner sa vie comme il l’entend, en faire un livre qui explique ses succès et des échecs, et l’offrir à sa famille ! Et le pire c’est que ce genre d’idées pourrait bien voir le jour plus tôt qu’on ne le pense quand on voit comme les gens aiment se raconter sur le net … « Tout ne sera bientôt que récit. Les mots sont la façon qu’a trouvée l’homme de donner du sens au chaos. »

Pour conclure, vous me direz : pourquoi Ada ? Alors laissez-moi étaler ma science (toute fraîche … et issue de Wikipédia j’avoue …) : Fille de Byron, Ada Lovelace (1815-1852) était une remarquable mathématicienne victorienne, considérée par beaucoup comme le premier programmeur et l’auteur du premier algorithme. Elle a d’ailleurs donné son nom à un langage de programmation. Voilà, maintenant je vous laisse la découvrir, sous la plume magique d’Antoine Bello !