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Sombre et terrible histoire que celle de ces Girls à la fois héroïnes et victimes collatérales d’un mal profond, incarné par Charles Manson, gourou charismatique d’une secte californienne. 

A quelques semaines d’intervalle, ce sont en effet deux romans sur cette secte qui vont paraître : celui de Simon Liberati, Californian Girls, et celui d’Emma Cline, qui livre ici son premier roman.

Si je ne suis pas en principe intéressée par les « faits divers », j’avoue que j’ai été attirée par cette histoire autour d’unesecte. J’essaie sans cesse de comprendre comment des tarés notoires peuvent attirer dans leurs filets des personnes qui ont l’air pourtant saines d’esprit au départ. Dans le cas de la secte Manson, le charisme de ce dernier joue beaucoup, et attire de jeunes femmes en rupture avec la société, qui trouvent ainsi refuge au sein d’une « famille ». Qu’importe si elles vivent dans la crasse, l’indignité et qu’elles subissent viols et violences. Dans la société hippie désorganisée des années 60, elles se donnent ainsi l’impression d’exister. 

Dans ce roman, Emma Cline nous fait découvrir ce monde à travers les yeux d’Evie, jeune adolescente de 14 ans, livrée à elle-même, qui va rencontrer une bande de filles fascinantes, et en particulier l’une d’entre elles, Suzanne, dont elle va tomber amoureuse.

« ces filles aux cheveux longs semblaient glisser au-dessus de tout ce qui les entourait, tragiques et à part. Tels des membres de la famille royale en exil. […] Depuis que j’avais rencontré Suzanne, ma vie avait pris un relief tranchant et mystérieux, qui dévoilait un monde au-delà du monde connu, le passage caché derrière la bibliothèque. »

Attirée par leur liberté, elle va vivre quelques temps dans le « ranch » qui abrite temporairement la « famille ». Mais si elle est toujours au bord du gouffre, elle n’y tombera pas, de justesse. Alors que les filles commettront d’atroces meurtres, commandités par Russell / Manson, elle s’en tirera officiellement. Mais officieusement cette histoire la hantera toute sa vie. Nous la découvrons en effet des années plus tard, se demandant sans cesse ce qu’elle aurait fait au moment des meurtres … Un questionnement qui empoisonnera au final sa vie entière. 

Ce roman est terrible car nous savons dès les premières pages (et même avant pour ceux qui connaissent l’histoire, ce qui n’est pas mon cas), ce qui va se passer. Néanmoins, c’est l’analyse psychologique qu’en fait Emma Cline qui est intéressante. A cette égard, elle m’a fait penser au Maître des illusions de Donna Tartt, où tout est dans l’atmosphère et dans la psychologie des personnages, l’histoire étant presque secondaire. Glauque, violent et terrifiant, ce n’est pas le genre de roman que je lis d’habitude et pourtant je n’ai pas réussi à le lâcher.

Car l’écriture d’Emma Cline a déjà une maturité et une dextérité qui la place parmi les écrivains de qualité, et qui fait de son roman bien plus qu’une fiction à partir d’un fait divers, bien plus qu’une simple tendance au voyeurisme : décortiquant les mécanismes de séduction et de domination, elle livre une analyse de la société américaine des années 60, et au-delà, une analyse de ce qui fait l’humanité. 

Elle pointe la violence faite aux femmes, au quotidien, les espoirs qu’on leur donne, les carcans dans lesquels ont les enferme. « Pauvres filles. Le monde les engraisse des promesses d’amour. Elles en ont terriblement besoin et la plupart d’entre elles en auront si peu. Les chansons pop à l’eau de rose, les robes décrites dans les catalogues avec des mots comme ´coucher de soleil’ et ´Paris’. Puis on leur arrache leurs rêves de manière si violente : la main qui tire sur les boutons d’un jean, personne ne regarde l’homme qui crie après sa petite amie dans le bus. »

Elle nous dit surtout beaucoup sur les fragilités de l’adolescence, les excès que cela peut provoquer, et la facilité de dérapage des adolescents, due à leur envie d’absolu :  » Mais le ranch était la preuve que l’on pouvait vivre à un niveau plus exceptionnel. On pouvait dépasser ces misérables faiblesses humaines pour accéder à un amour plus grand. »

Un roman sombre mais prenant donc, qui vaut le détour.