gael-faye

Gabriel est un jeune métis, de père français et de mère rwandaise, qui est né et a grandi au Burundi dans les années 1990. Il vit désormais en France, et doit envisager le retour dans son pays natal pour régler une mystérieuse question qu’il se pose depuis 20 ans. Avant de nous en dévoiler sa raison, il nous raconte donc son histoire … celle à laquelle on s’attendait lorsque l’on nous parle de cette région du monde dans les années 1990, faite de sang, de bruit et de fureur.

Au départ, j’ai été séduite par la langue de Gaël Faye, simple mais très poétique, qui nous embarque au cœur d’une enfance joyeuse, celle d’un petit garçon qui ne comprend pas la politique, ou les différences ethniques. Une enfance presque « normale », marquée par la séparation de ses parents, et les longues journées de vacances à traîner dans la rue avec les copains. Une enfance explosée lorsque les troubles éclatent et que d’un coup, deux peuples semblent incapables de pouvoir vivre ensemble.

« J’ai beau chercher, je ne me souviens pas du moment où l’on s’est mis à penser différemment. » […] J’ai beau retourner mes souvenirs dans tous les sens, je ne parviens pas à me rappeler clairement l’instant où nous avons décidé de ne plus nous contenter de partager le peu que nous avions et de cesser d’avoir confiance, de voir l’autre comme un danger, de créer cette frontière invisible avec le monde extérieur en faisant de notre quartier une forteresse et de notre impasse un enclos. »

Une histoire autobiographique qui ne peut que nous toucher par un ton juste, sans pathos. J’ai apprécié que les massacres ne soient pas le point central mais seulement final, et qu’il développe beaucoup les modes de vie de l’époque, les relations sociales, les différences de classe, les changements subtils dans les discours. Et surtout le mal-être d’un enfant qui est ne comprend pas. « Je tangue entre deux rives, mon âme a cette maladie-là. »

Bref, un beau texte, émouvant, qui mérite effectivement d’être dans les palmarès des prix de cette année, d’autant qu’il a été écrit par un nouvel arrivant dans le monde littéraire. En effet, Gaël Faye est avant tout un musicien (quoique cette distinction soit moins de mise depuis la remise du prix Nobel de littérature …).

Pour compléter cette lecture, il est donc nécessaire de découvrir la chanson homonyme qu’il a écrit en 2011, avec des paroles magnifiques.

Une feuille et un stylo apaisent mes délires d’insomniaque
Loin dans mon exil, petit pays d’Afrique des Grands Lacs
Remémorer ma vie naguère avant la guerre
Trimant pour me rappeler mes sensations sans rapatriement
Petit pays je t’envoie cette carte postale
Ma rose, mon pétale, mon cristal, ma terre natale
Ça fait longtemps les jardins de bougainvilliers
Souvenirs renfermés dans la poussière d’un bouquin plié
Sous le soleil, les toits de tôles scintillent
Les paysans défrichent la terre en mettant l’feu sur des brindilles
Voyez mon existence avait bien commencé
J’aimerais recommencer depuis l’début, mais tu sais comment c’est

Et nous voilà perdus dans les rues de Saint-Denis
Avant qu’on soit séniles on ira vivre à Gisenyi
On fera trembler le sol comme les grondements de nos volcans
Alors petit pays, loin de la guerre on s’envole quand ?

[Refrain]

[Couplet 2]
Petit bout d’Afrique perché en altitude
Je doute de mes amours, tu resteras ma certitude
Réputation recouverte d’un linceul
Petit pays, pendant trois mois, tout l’monde t’a laissé seul
J’avoue j’ai plaidé coupable de vous haïr
Quand tous les projecteurs étaient tournés vers le Zaïre

Il fallait reconstruire mon p’tit pays sur des ossements
Des fosses communes et puis nos cauchemars incessants
Petit pays : te faire sourire sera ma rédemption
Je t’offrirai ma vie, à commencer par cette chanson
L’écriture m’a soigné quand je partais en vrille
Seulement laisse-moi pleurer quand arrivera ce maudit mois d’avril
Tu m’as appris le pardon pour que je fasse peau neuve
Petit pays dans l’ombre le diable continue ses manœuvres
Tu veux vivre malgré les cauchemars qui te hantent
Je suis semence d’exil d’un résidu d’étoile filante

[Refrain]

[Couplet 3]
Un soir d’amertume, entre le suicide et le meurtre
J’ai gribouillé ces quelques phrases de la pointe neutre de mon feutre
J’ai passé l’âge des pamphlets quand on s’encanaille
J’connais qu’l’amour et la crainte que celui-ci s’en aille
J’ai rêvé trop longtemps d’silence et d’aurore boréale
À force d’être trop sage j’me suis pendu avec mon auréole
J’ai gribouillé des textes pour m’expliquer mes peines
Bujumbura, t’es ma luciole dans mon errance européenne
Je suis né y’a longtemps un mois d’août
Et depuis dans ma tête c’est tous les jours la saison des doutes

Je me navre et je cherche un havre de paix
Quand l’Afrique se transforme en cadavre
Les époques ça meurt comme les amours
Man j’ai plus de sommeil et je veille comme un zamu
Laissez-moi vivre, parole de misanthrope
Citez m’en un seul de rêve qui soit allé jusqu’au bout du sien propre

[Refrain x3]

[Outro]
Petit pays
Quand tu pleures, je pleure
Quand tu ris, je ris
Quand tu meurs, je meurs
Quand tu vis, je vis
Petit pays, je saigne de tes blessures
Petit pays, je t’aime, ça j’en suis sûr