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Il y a des textes qui vous frappent en plein visage, alors que vous ne vous y attendiez pas le moins de monde … Il y a des textes qui paraissent anodins et qui, quelques heures plus tard, occupent une place importante dans votre vie… Il y a des textes qui dorment depuis des mois, des années dans votre bibliothèque, et qui ressurgissent un jour, vous sautent dans les mains et s’imposent comme une évidence. Le Journal d’Anne Franck était de ceux-là. 

Comme pour Hafid Aggoune, ma lecture du Journal m’a bouleversée il y a quelques années, et depuis Anne m’accompagne au jour le jour. Comme pour Hafid Aggoune, je pense que cette jeune fille nous a donné une leçon de vie pour l’éternité; et qu’elle aurait pu devenir une grande dame, si elle n’était pas éternellement figée dans ses 15 ans. Car son Journal est incroyable de maturité, de sagesse, d’humour et de douleur. 

« Je veux écrire à la jeune fille brillante qui aurait pu devenir une femme immense, un phare d’intelligence et de subtilité dans un chaos qui en a tant besoin.
J’écris à l’adolescence qui promet tant et aux adultes pour qu’ils n’oublient pas.
J’écris au début dans la vie et aux êtres qui cherchent un morceau de ciel au fond de leur misère.
J’écris à l’espoir qui s’en va de mon corps, de mes pensées. »

Le narrateur d’Anne F., par Hafid Aggoune, est professeur de français et chaque année, il fait découvrir ce Journal à ses élèves. A chaque lecture, il vibre, avec chaque élève qui la découvre, il partage sa passion, son goût pour la vie, son optimisme pour l’avenir de l’humanité. B. Jahrel est l’un d’entre eux, qu’il a particulièrement suivi pendant 2 ans, le poussant, l’élevant, admirant ses qualités littéraires. Mais après un été, Jahrel revient transformé, et un de ses premiers actes est de brûler le Journal, devant toute la classe. Blessé, le professeur le fait exclure de ses cours pour le reste de l’année. Quelques mois plus tard, un attentat au marathon de Paris. L’auteur ? Un jeune garçon de 16 ans, B. Jahrel.

Tout s’écroule pour l’enseignant, qui décide d’en finir. Mais pas avant d’avoir écrit une dernière lettre à sa « petite sœur », Anne Frank, pour expliquer son geste. 

Cette lettre de 150 pages est juste sublime. S’y mêlent la peur du futur du monde, l’amour des autres, des élèves, de la littérature. S’y mêlent la vie d’Anne F. et d’un jeune garçon lui ressemble, qui s’est comparé à elle, passionné par la littérature et enfermé comme elle dans une vie étriquée, avec une relation compliquée à ses parents. S’y mêlent le désespoir d’un enseignant qui sait qu’il a échoué, et qu’il n’a plus rien à attendre de la vie …

« Jahrel est le nom de ma défaite, comme le nom d’une bataille perdue, celle qu’il fallait remporter à tout prix, celle dont tout dépend. Et je ne suis pas loin de penser qu’elle est celle pour laquelle mon pays, la France, se doit de sortir victorieuse, au risque de voir son avenir assombri pour de longues et difficiles années. »

Car ce qui se cache sous ce dialogue magnifique, c’est la comparaison entre la terreur nazie, d’abord insidieuse puis éclatante, et le terrorisme sous-jacent qui tourne la tête à des enfants que l’école, la famille, la société, ont perdu à jamais. Pour qui le futur n’a plus d’attrait, pour qui la mort est le seul avenir. Alors que pour Anne Frank, la vie était le seul avenir possible, la joie le seul modus vivendi, car elle avait confiance en l’humanité, en la bonté de l’âme humaine, sans se douter qu’elle se trompait … Mais même si elle n’a pas pu vivre cette vie dont elle rêvait, son Journal a permis à d’autres de le faire. « Tu as fait en deux années recluses plus que beaucoup ne font en 80 ans d’existence, toi qui a eu les ailes brisées dans ton élan pour la vie. » Et le plus bel hommage que l’on ait pu faire à cet élan, ça a été de donner le nom d’Anne Frank à un astéroïde, « petit corps d’encre, de roche, de métaux et de glace voyageant à l’infini dans une immensité, sans frontière ni barbelés, seule encore, mais libre. Non, Anne, tu n’as pas vécu pour rien. »

Car ce cri d’agonie d’un homme perdu est aussi un cri d’espoir : espoir dans la vie, dans l’éducation, dans la culture, dans l’amour fraternel. C’est le cri d’un homme qui sera sauvé par la littérature, encore une fois, après que celle-ci ait sauvé tant de gens, même si elle a échoué à sauver une jeune fille de 15 ans en 1944 et un jeune garçon en 2015. Le cri d’un homme qui nous dit qu’il faut encore espérer, encore et toujours.

« La paix naîtra lorsque les hommes et les femmes chercheront l’Autre dans le miroir. »

Un magnifique roman, qui donne envie de (re)découvrir le Journal, et cette merveilleuse jeune fille. 

« Anne, tu n’es pas vraiment morte. Tu resteras éternellement jeune, à l’image des Dean et Monroe que tu n’as pas connus et que tu aurais aimés, figures d’un XXe siècle contrasté, déchiré entre les abîmes les plus inhumains et le glamour d’un monde moderne dédié à l’image et aux rêves comme si la seule issue était la fiction. »