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Il y a une quinzaine d’années maintenant, j’ai lu un roman qui s’intitulait « les Garennes de Watership down ». On y découvrait Cinquin, Noisette et autre lapins mignons à qui il arrivait plein d’aventures. Voilà ce que j’en avais retenu jusque-là, ainsi que le souvenir d’avoir passé un bon moment. Or voici qu’en 2016, la maison d’édition Monsieur Toussaint Louverture décide de publier une nouvelle traduction de ce classique de Richard Adams, publié en 1972 (écoulé à 50 millions d’exemplaires dans le monde depuis). Exit les noms gnangnan, voilà Hazel, Fyveer et autres lapins aux noms glorieux. Exit la couverture gnangnan avec les petits lapins dans la prairie : ici les couleurs sont sombres, le grand lapin inquiétant …

Pour autant, vous me direz : mais le texte est le même ? Oui bien sûr, mais pour le coup, c’est moi qui ait changé … Et là où je n’ai vu qu’un roman d’aventures il y a 15 ans, j’y ai vu beaucoup plus cette fois-ci …

Mais laissez-moi vous donner quelques éléments de l’histoire : Hazel et Fyveer sont frères. Ce dernier pressent un jour qu’un grand malheur va arriver à leur garenne, et pousse les lapins à s’enfuir. Mais seuls une poignée d’entre eux les suivent, car il est dangereux d’énoncer une vérité contraire à celle de la population lapinienne entière, en l’occurrence qu’on sera de tout temps en sécurité dans cette garenne .. Bref après moults péripéties, et en particulier un affrontement avec des lapins lobotomisés assez flippants, les rebelles découvrent la colline de Watership Down et s’y installent. Mais très vite, un problème de taille va survenir : ils n’ont aucune hase avec eux, et ne peuvent donc pas se reproduire … Un plan de grande ampleur va être mis en place pour enlever des femelles dans une grande garenne proche – très très flippante et étrangement très semblable à un modèle communiste … – menée par un lapin complètement fou. La guerre s’annonce …

« Les lapins, dit-on, ressemblent aux humains par bien des aspects. Ils savent surmonter les catastrophes et se laissent porter par le temps, renoncer à ce qu’ils ont perdu et oublier les peurs d’hier. Il y a dans leur caractère quelque chose qui ne s’apparente pas exactement à de l’insensibilité ou de l’indifférence, mais plutôt à un heureux manque d’imagination mêlé à l’intuition qu’il faut vivre dans l’instant. »

Grande fresque lapinienne, Watership Down est incroyable par son ampleur (+ de 500 pages, qu’on ne voit pas passer !) et par la crédibilité donnée par l’auteur à ses personnages : à plusieurs reprises, on en vient à oublier que ce ne sont que des lapins, ce que nous rappelle très vite Richard Adams, tout en les dotant de capacités exceptionnelles. L’amitié, l’honnêteté, l’opiniâtreté de ces lapins nous impressionnent.

« La troupe était devenue plus méfiante, plus maligne ; les lapins savaient ce qu’ils voulaient, se comprenaient et travaillaient dans un esprit de solidarité. Plus de disputes. Ils s’étaient rapprochés les uns des autres, s’appréciant désormais avec moins de retenue, et comptaient davantage sur les compétences de chacun. Ils avaient conscience que leur survie dépendait entièrement de leur cohésion, et ils étaient bien décidés à ne rien gâcher de leurs atouts. »

Grande fresque également parce que l’auteur nous régale d’une cosmogonie lapinienne impressionnante : régulièrement les lapins se racontent les grands mythes qui sont transmis de lapins en lapins.

« En des temps très anciens, Krik créa les étoiles. Il créa aussi le monde, car le monde est l’une d’entre elles. Il les créa en répandant ses crottes à travers le ciel, et c’est pour cela que les arbres et les plantes poussent si bien aujourd’hui sur la Terre.
Krik fit couler les fleuves qui le suivent dans sa course céleste et le cherchent la nuit lorsqu’il disparaît. Krik créa les bêtes à poils et à plumes, seulement, au commencement, il les fit semblables. » […] Shraar-Vilou-Shâ, ou Shraavilshâ – le « Prince-aux-mille-ennemis » –, est pour les lapins un héros mythique, malin, l’indécrottable défenseur des opprimés. L’ingénieux Ulysse en personne lui a peut-être même emprunté quelques-uns de ses tours, car Shraavilshâ est très vieux et jamais à court d’imagination pour tromper ses adversaires. »

Fable écologique, critique du totalitarisme, réinterprétation des grandes épopées : on peut y voir tout ça. Ou alors simplement savourer l’aventure … Ou alors simplement savourer la belle écriture de l’auteur, qui nous donne des envies de campagnes, de rivières, d’herbe fraîche et de bonheurs simples.

« Ils n’entendirent que le murmure incessant des ormes. Si au pied de la montée l’air était calme, ici le souffle de la brise venant du sud était amplifié par les arbres aux myriades de petites feuilles tremblantes, de même que les rayons du soleil tombant sur une pelouse se voient multipliés par la rosée. »