portes dion

« On m’a volé ma vie en me prenant la leur. Je me suis emmuré, j’ai fui, j’ai disparu, j’ai été seul. J’ai écouté passer le temps, qui ne fait pas tant de bruit. Les portes s’ouvrent et se referment. Devant moi. Derrière moi.
Elles étouffent et gueulent des sons. »

Les portes et les sons qu’elles font. Quel drôle de titre pour un roman, me direz-vous ? Et pourtant, une fois ce livre refermé, je l’ai trouvé parfaitement approprié.

Durant les quelques mois – années – où nous suivons la vie de « Loulou » (puisqu’on ne lui connaît pas d’autre nom que ce surnom), il y est beaucoup question de portes : celles de la Twingo dans laquelle sa femme et son fils de 16 ans trouvent la mort ; celles de l’hôpital, derrière lesquelles il entend rire le chauffard qui a mis un terme à 3 vies – celle de sa famille et la sienne ; celles de la prison qui se referment derrière lui après sa vengeance ; et enfin celles du monastère où il trouve refuge pour une semaine de silence et de méditation.

Toutes ces portes, derrière lesquelles se cachent des époques différentes, nous sont racontées à tour de rôle, lentement, sans se presser. Mais au fil de cette lecture éclatée, on se sent petit à petit pris à la gorge par l’histoire. On devient le frère du narrateur, on souffre avec lui et on est satisfait quand on le voit se venger même si, comme lui, un goût d’inachevé, d’impuissance, d’inutilité nous reste dans la bouche. Car une fois que la mort a frappé, une autre mort peut-elle vraiment servir à atténuer la souffrance ?

Porté par une très belle écriture, ce roman m’a bouleversée et je n’ai pas pu le lâcher avant la fin. Interrogeant pourtant les notions assez « classiques » de la mort, de la perte d’êtres aimés et de deuil, il me semble que Jean-François Dion a su insuffler à son texte une autre dimension. Car il n’est pas seulement dans le récit pur, destiné à nous faire pleurer, mais il nous invite à réfléchir au-delà autour de ces thèmes essentiels. L’épisode du monastère m’a particulièrement touchée car il montre que l’homme tente de se reconstruire, de se retrouver et d’échapper à un tourbillon destructeur. C’est le silence après le fracas terrible des tôles qui se rencontrent, le silence après le bruit du fusil, le silence après le bruit permanent de la prison. Même si l’on sait que cette tentative de reconstruction sera longue, il fait un premier pas, et parvient ainsi à trouver un semblant de sérénité, si ce n’est d’acceptation.

« Les portes s’ouvrent et se referment. Devant moi. Derrière moi. Elles étouffent et braillent des sons, des cris, des vacarmes carcéraux, des liturgies de moines, des psaumes, des grandes orgues, des serrures, des judas, des tôles fracassées et des cœurs éclatés. De mes grands fonds, de mes cassures, surgissent ces hurlements qui m’assomment, brisent ma tête et m’assourdissent. Comme me brise et me répare cette possibilité effroyable que ce qui est arrivé aurait pu ne pas arriver. On m’a mis dehors. Je regarde une plume être légère. Et libre. Elle s’envole.»

En résumé, un très beau texte, publié dans une petite maison d’édition, à découvrir !