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En 1974, Patricia Hearst – riche héritière d’un magnat de la presse – est enlevée par un groupuscule communiste révolutionnaire, la SLA (ALS, Armée de libération symbionaise Après quelques mois passés en leur compagnie, Patricia – Patty – finit par épouser leur cause. L’Amérique entière se scandalise, Patty devient le symbole d’une jeunesse qui étouffe sous les dictats de l’establishment. Elle finit par être arrêtée, après des mois de cavale et plusieurs hold-ups aux côtés de ses compagnons. Commence alors le procès, non pas de ses actes mais de ses pensées : a-t-elle subi un lavage de cerveau ? ou est-ce une véritable conversion d’une jeune femme qui prend soudainement conscience de l’injustice du monde dans lequel elle vit ?

Pour trancher cette question, Lola Lafon met en scène trois femmes, à des époques diverses, qui étudieront ce fait divers célèbre. Alors Patty, victime ou coupable ?

« Est-elle poursuivie et condamnée pour ce qu’elle a fait ou ce qu’elle est devenue ? »

Premier roman de la rentrée littéraire que je termine, ce fut un coup de cœur ! J’ai été littéralement fascinée par la personnalité de Patricia Hearst. Et l’intelligence avec laquelle Lola Lafon la met en scène, à travers les yeux d’autres femmes elles aussi prisonnière de leur milieu, est simplement brillante ! J’ai en effet retrouvé avec plaisir la plume passionnante de La petite communiste qui ne souriait jamais : une plume très documentée, qui ne se contente pas de relater des faits mais les romance pour mieux les mettre en perspective.

En effet, les questions qu’elle pose sont toujours autant d’actualité. Qui ne s’est jamais révolté contre les injustices quotidiennes ? les malheurs que l’on croise sans se sentir concerné ? Comment aurions-nous réagi à la place de Patricia, si on nous avait toujours caché cette réalité, à coup de pensions privées aux hauts murs et de soirées brillantes ? La chute fut d’autant plus longue qu’il fallait déconstruire vingt ans de mensonges. Et si le lavage de cerveau ne venait pas de cette section révolutionnaire, mais tout simplement de son éducation ?

“le lavage de cerveau fait référence à l’expérience humaine la plus universelle qui soit : l’influence d’une personne sur une autre. On réserve l’accusation de lavage de cerveau aux influences qu’on désapprouve”.

Pour appuyer ses propos, Lola Lafon fait ressurgir des histoires anciennes, de jeunes filles blanches enlevées par des tribus indiennes et qui n’ont jamais voulu retourner vivre dans une maison, étouffante et étouffées, alors qu’elles avaient touché à la Liberté. Mercy et Mary en faisaient partie, des siècles avant Patricia Hearst. Et comme pour Patty, la bonne société américaine – même encore en construction – n’a pas pu comprendre leurs choix. 

Lola Lafon ne se contente pas de faire resurgir un fait divers, elle dépeint une Amérique amollie, empêtrée dans ses contradictions, à la limite de la corruption, et prête à tout pour que la vie continue telle qu’elle est.

« Etre un jeune Américain c’est compter ses amis morts au Vietnam, si on est noir, mourir lors d’un contrôle de police d’une balle dans la tête avant d’avoir eu le temps de tendre sa carte d’identité, c’est avoir vu ses parents échouer à changer les choses […] et ne trouver aucun parti, aucune idéologie susceptible de susciter de l’espoir. […] Ce sont ces dîners où on n’échange que des milliers de calories vides devant une télévision, on digère la mort en famille depuis le canapé, tous ces corps inertes dont on ne sait plus s’ils sont les acteurs du feuilleton qui précède le journal télévisé ou si ce sont les cadavres exhibés pour faire croire à une victoire de l’Amérique sur le communisme. Et la seule question que les éditorialistes se posent c’est comment de gentilles étudiantes blanches et aisées peuvent se transformer en insurgées armées ? Vous ce qui vous étonne, c’est qu’il n’y en ait pas des milliers et des milliers. « 

Mais ce roman n’est pas non plus une apologie de la lutte armée, ou de la révolution. Il a le mérite de poser des questions, mais de nous laisser y répondre. Par exemple, Patricia combat la guerre, et finit par prendre les armes. Est-ce la bonne solution ? Ou une réaction désespérée, une opportunité saisie de sortir à tout jamais de ce marasme, quitte à en mourir ?

« j’ai peur… d’être prisonnière à perpète… si on me libère. Dans la maison de mes parents. »

Et puis et puis … elle nous interroge sur notre propre société, une société française qui se complaît aussi devant la télévision, s’alarme du terrorisme, sans rien faire. Qui sont ces hommes et ces femmes qui prennent les armes, si ce n’est de nouveaux Patricia Hearst ? Tous ceux qui « désertent leur identité pour en embrasser une nouvelle, celle des « ennemis de la civilisation » de leur époque ». A qui on a en effet lavé le cerveau. Qui se trompent de cible. Qui se trompent de manière d’agir. Mais dont on ne peut nier le désespoir et l’urgence d’agir.

En bref un roman brillant, éclairant, qui ouvre de multiples pistes de réflexion, encore et encore, et que je relirai avec intérêt.