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Tours et détours de la vilaine fille porte bien son titre ! Tours et détours de deux héros, pendant 40 ans, de Lima à Paris.

Dans ce roman très inhabituel, Mario Vargas Llosa – Prix Nobel de Littérature 2010 – nous fait en effet voyager dans le monde entier : de l’Amérique latine – le Pérou – à l’Europe – la France, entre autres, et Paris ! – en passant par l’Asie, nous marchons dans les pas de Ricardo, obnubilé par une « vilaine fille » qu’il a rencontré à 15 ans à Lima, dans les années 50.

Lui est ce qu’on appelle un « bon garçon ». Sa vie durant, il la retrouvera, alors qu’elle se met dans des situations impossibles : de guérillera à geisha, on peut dire qu’elle a une vie hors du commun ! Et notre pauvre narrateur essaie de la suivre, l’attend, la recueille et la soigne, avant qu’elle ne disparaisse de nouveau pour d’autres aventures. Pas toujours facile à suivre pour lui, ni pour nous ! Et pourtant, au fil des pages, on se laisse prendre au jeu de cette obsession amoureuse. A chaque chapitre, à chaque décennie, on se demande comment il va la retrouver. Histoire d’amour tout sauf romantique, histoire d’argent, histoire de pouvoir … en bref l’histoire d’une pauvre fille qui se révolte contre son milieu, tente de s’en sortir, refuse d’accepter le destin, mais se fourvoie à chaque étape de sa vie.

« Il m’avait suffit de la voir pour reconnaître que, tout en sachant pertinemment que toute relation avec la vilaine fille était vouée à l’échec, la seule chose que je désirais vraiment dans la vie, avec cette passion que d’autres mettent à courir après la fortune, la gloire, le succès ou le pouvoir, c’était de l’avoir elle, avec tous ses mensonges, ses caprices, son égoïsme et ses disparitions. »

A partir de l’histoire d’une obsession personnelle, Vargas Llosa a le talent d’en faire une histoire universelle, à la fois en croisant la grande Histoire, et à la fois en parlant de ce qui nous touche tous : l’amour et sa recherche. Chapitre après chapitre, il cisèle ses personnages, les rendant plus crédibles, et presque réels. On vit au jour le jour cette relation cruelle et déséquilibrée entre Ricardo – amant amoureux et fidèle – et la vilaine fille, insatiable ambitieuse. Une relation dont on sait dès le début qu’il n’en sortira rien de bon … A plusieurs reprises, on ne peut s’empêcher de mettre des baffes mentalement à Ricardito, qui s’aplatit devant elle à chacun de ses retours. Et pourtant on ne peut s’empêcher d’être admiratif devant sa constance et son amour …

Dans ce roman atypique et fascinant, l’écrivain péruvien donne sa pleine puissance à une voix originale, qui ne s’inscrit pas dans le réalisme magique de ses compatriotes. Il se démarque par son ironie, la fragmentation de ses textes et pourtant leur grande richesse et clarté. Par ailleurs, ses personnages sont inséparables du climat et du cadre culturel, historique et géographique dont ils sont issus.

Par ailleurs, Mario Vargas Llosa a mis beaucoup de lui dans ce texte : son amour de Paris, son intérêt pour la politique, sa fascination pour le castrisme, etc. Au fil de son travail romanesque, Vargas Llosa dessine en effet une cartographie métissée et cosmopolite issue de ses voyages et de ses expériences personnelles : citoyen du monde, il n’est d’aucun pays, même si le Pérou revient invariablement dans ses textes.

Si j’ai peu apprécié La Ville et les chiens, le premier roman que j’ai lu de cet auteur, avec cette lecture j’ai aujourd’hui un autre regard sur les recherches stylistiques et la narration originale de Vargas Llosa : ses descriptions et l’observation psychologique et sociale précise le rapproche aussi bien de Faulkner (un auteur que j’apprécie énormément) que de Balzac, et font effectivement de lui un très grand écrivain.

Pour conclure, en rédigeant cet article, je me suis un peu renseignée sur cet auteur que je connais peu au final : écrivain accompli, intellectuel engagé, c’est une personnalité complexe. Fâché avec Gabriel Garcia Lorca pour une raison que l’on ignore, ou défenseur de la corrida, c’est un personnage qui n’a pas fini de dévoiler ces mystères.

Si je ne suis pas d’accord avec certaines de ses idées, j’adhère pourtant complètement à une de ses phrases qui en dit beaucoup sur lui, et qui clôturera cet article :

« Je déteste toute forme de nationalisme, d’idéologie – ou plutôt de religion – provinciale, aux idées courtes et exclusives, qui rogne l’horizon intellectuel et dissimule en son sein des préjugés ethniques et racistes, car elle transforme en valeur suprême, en privilège moral et ontologique, la circonstance fortuite du lieu de naissance. »