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Henri Troyat poursuit sa découverte des tsars russes avec cette biographie de Nicolas Ier, tsar de toutes les Russie de 1825 à 1855, succédant à son frère Alexandre Ier. Ce dernier avait déjà eu fort à faire pour réparer les folies de leur père, Paul Ier, brutal, sanguinaire et fantasque. N’étant que 3e dans l’ordre de la succession, Nicolas ne s’est pas préparé à devenir empereur. Mais à la mort d’Alexandre Ier, leur frère Constantin se retire de la succession et c’est donc lui qui se retrouve propulsé à la tête d’un empire de 55 millions d’habitants. 

J’aime les biographies d’Henri Troyat : elles sont succinctes, claires, avec une touche de romanesque qui évite l’aridité de certains textes criblés de dates et de détails. Ici il va droit au but, nous présentant la vie quotidienne de la famille impériale, l’éducation des princes, puis le règne de Nicolas Ier.

Un règne qui ne va pas sans heurt : homme au caractère très militaire, le tsar aimerait que le pays fonctionne comme une caserne ou comme une écurie bien menée. Mais on peut pas mettre les Russes dans des cases aussi facilement qu’on y met des chiens ou des chevaux. Le règne commence d’ailleurs mal : Nicolas hésite à accepter la couronne, et des révolutionnaires tentent de prendre le pouvoir pendant les trois semaines que dure l’interrègne. La première action du nouveau tsar sera de réprimer cette révolte dans le sang … Ensuite les complications s’enchaînent : Nicolas Ier a une haute idée de la Russie, et considère que la place du pays va de soi en Europe. Il enchaîne les conquêtes, tentant de forger des alliances, mais il va se retrouver seul peu avant sa mort, lâché par les grandes puissances européennes qui le considère comme un fou arriéré et conquérant à un moment où le monde entre dans la modernité. Quand il prend conscience de cette réalité, le tsar ne s’en remet pas et meurt pendant la guerre de Crimée, cuisant échec de sa politique étrangère. Les Romanov entame leur déclin, jusqu’à la date clé de 1917. 

Lorsqu’on lit cette biographie, on se rend compte que les différents tsars du XIXe siècle ont tenté de faire fonctionner leur pays comme il a toujours fonctionné. A un moment, Nicolas Ier essaie pourtant, quoique mollement, d’abolir le servage. Mais l’aristocratie s’y oppose et il abandonne l’idée : on ne peut faire cohabiter liberté et régime autocratique, à moins d’accepter d’affaiblir ce régime, ce que les tsars successifs refusent de faire, alors que la France et d’autres pays enchaînent révolutions et révoltes et entrent dans une nouvelle ère dans laquelle la Russie tsariste ne trouve pas sa place.

Dans ce texte, on croise aussi avec plaisir Pouchkine (très malmené), le jeune Dostoievski (qui a failli être exécuté pour rébellion), Lermontov, Gogol, le jeune Tolstoï … C’est le début de la grande littérature russe, qui prend son essor malgré une censure implacable.

En bref, cette biographie est très intéressante car elle contient les germes de ce qui sera la révolution russe de 1917. Henri Troyat choisit pourtant de nous dresser un portrait nuancé de ce conservateur, bon père de famille, tiraillé entre ses contradictions, qui tente timidement de réformer la Russie (codification, servage) mais sans savoir comment s’y prendre…