nohant

J’ai tant rêvé de toi, tant marché, parlé,
Couché avec ton fantôme
Qu’il ne me reste plus peut-être,
Et pourtant, qu’à être fantôme
Parmi les fantômes et plus ombre
Cent fois que l’ombre qui se promène
Et se promènera allègrement
Sur le cadran solaire de ta vie.
Robert Desnos, Corps et biens, 1930

En romancière funambule, Gaëlle Nohant a relevé le défi lancé par Queneau :  » Il n’y aura pas de connaissance véritable de Desnos tant qu’on n’en aura pas établi la légende. « 

Suivre la vie de Robert Desnos c’est vivre à 100 à l’heure, dans ce Montparnasse des années 30 où se croisent les surréalistes Breton, Aragon, Artaud, mais aussi Picasso, Man Ray, Prévert, etc : formidable vivier de génies, qui vont se heurter de plein fouet à la réalité historique de la Seconde guerre mondiale.

L’auteur nous conduit donc magistralement dans les arcanes de ce Paris artiste, où j’ai énormément appris (en particulier sur le surréalisme), un Paris qui va se déchirer quand il faudra choisir un camp, entre collaborateurs, résistants ou ceux comme Prévert qui ne choisissent pas mais continuent de créer sans relâche. Au milieu d’eux, la figure incroyable de Robert Desnos, que je ne connaissais que de nom : sa poésie, qui saupoudre finement le roman, son engagement, ses amours, en particulier pour Youki la muse des artistes. C’est cette dernière qui raconte la deuxième partie, et l’accompagnera jusqu’au bout, en 1945.

Gaëlle Nohant nous plonge dans la littérature de l’entre-deux-guerres, ses déchirements, ses recherches stylistiques. Elle nous fait vivre le moment où Desnos prend ses distances avec Breton, qui se transforme en tyran, décidant si oui ou non ils sont « assez surréalistes ». Pour Desnos, « l’écriture est ce territoire mouvant qui doit se réinventer sans cesse, demeurer une insurrection permanente, une fontaine de lave, des corps joints dans la danse ou l’amour, une voix qui descelle les pierres tombales et proclame que la mort n’existe pas une expérience sensorielle. » S’il se sent donc proche au départ du surréalisme, étant d’ailleurs un des meilleurs en écriture automatique, il s’en éloigne quand celui-ci devient trop figé : il refuse qu’on lui colle une étiquette.

Ce roman est un formidable hommage à la poésie, et à la force qu’elle peut avoir dans l’adversité : « La poésie est un besoin vital, un souffle libertaire circulant de bouche à oreille, un mot de passe qui déverrouille les portes des cellules. »

Robert Desnos. Poète, journaliste, résistant, passionné et amoureux. Homme flamboyant, qui écrit des poèmes pour les enfants qui ont perdu l’idée de fantaisie, qui met la liberté au-dessus de tout, qui n’hésite pas à critiquer la politique française collaborationniste, quitte à se mettre en péril, puis carrément à prendre les armes pour la libération. Arrêté en 1944, il ne verra pourtant pas cette dernière, mais gardera son optimisme jusqu’au bout.

« La poésie, le théâtre, la peinture et la musique peuvent triompher de la peur et de la haine, créer des ponts entre les hommes. Même si le temps presse, il est encore temps. 
Insiste, persiste, essaye encore. 
Tu la dompteras cette bête aveugle qui se pelotonne. »

« De lui se dégageait une grande puissance de refus et d’attaque, en dissonance frappante – il était très brun -, avec le regard étrangement lointain, l’œil d’un bleu clair voilé de « dormeur éveillé, s’il en fut ». Ainsi le résume Breton, des années après sa mort, ainsi nous le fit vivre Gaëlle Nohant tout au long de ses 500 pages, entreprise gigantesque mais magnifiquement réussie.