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Il y a des romans dont vous savez d’emblée, dès les premières pages, qu’ils ne quitteront plus jamais votre mémoire. Entre deux mondes, d’Olivier Norek, en fait partie pour moi.

Le roman s’ouvre sur une scène atroce : dans une coquille de noix, Nora et sa fille Maya sont balancées au gré des vagues de la Méditerranée. Elles fuient pour une vie meilleure, en Angleterre. Adam, père et mari, les y rejoindra dès que possible. Mais Maya est malade, et les passeurs ne souhaitant pas qu’une épidémie se répande, décident de la jeter par-dessus bord. Fin du premier chapitre, le ton est posé. Quelques semaines plus tard, Adam débarque dans la jungle de Calais et se met à chercher sa famille. Il va y rencontrer un étrange gamin muet, et un flic français, Bastien. Les trois destins vont s’entremêler, le temps de quelques mois. 

Roman social à la fausse allure de thriller, Entre deux mondes décrit un univers implacable dont l’auteur explore tous les aspects : les points de vue se mêlent entre l’extrémiste qui aide les migrants, les associations humanitaires débordées, les caïds qui font leur loi dans le camp, les femmes et les enfants qui errent sans protection, les habitants de Calais qui n’en peuvent plus de cette misère sous leurs yeux, les policiers qui n’interviennent plus dans cette no man’s land où l’armée débarque régulièrement, et pour tous en point de mire, l’Angleterre, dont on devine les côtes. Un paradis pour se réfugier de l’enfer vécu dans les pays d’origine. Et qui fait donc de Calais un véritable purgatoire.

« – Tous ces migrants, là, c’est comme s’ils fuyaient un assassin en série, qu’ils frappaient à notre porte et que nous, on faisait semblant de pas entendre.
– D’accord, sauf qu’ils sont dix mille à toquer. Et avec le phénomène d’aspiration, si on ouvre pour ceux-là, dix mille autres se présenteront, puis dix mille autres.
– Je sais, mathématiquement, ça tient, mais humainement, ça bloque toujours… »

Roman monstrueusement humain, il décline toutes les facettes, tous les comportements dans cette soi-disant « nature humaine » : les passeurs, les bénévoles, les policiers. Certains complètement blancs, d’autres franchement noirs, et beaucoup entre les deux. Le texte nous dit qu’il est difficile de coller des étiquettes, de juger des actions quand le désespoir motive toutes les pensées et actions.

« Tu ne peux pas mettre ensemble près de dix mille hommes, venant des pays les plus dangereux de la Terre, quasiment enfermés, tributaires de la générosité des Calaisiens et des humanitaires, sans autre espoir qu’une traversée illégale, et croire que tout va bien se passer. Des morts, il y en a toutes les semaines. »

Vendu comme un roman policier ou un thriller, j’y ai vu surtout un témoignage : l’auteur a passé beaucoup de temps dans la jungle, avant son démantèlement, et le roman ne semble être qu’un prétexte pour raconter, se livrer, partager. Pourtant, c’est justement le côté romanesque qui fait sa force : il parle de personnes réelles en leur attribuant des actes fictionnels mais possibles, et cette distance fait toute la différence. C’est ainsi qu’il vaut bien plus que toutes les informations livrées sur les chaînes de télévision et qui ne nous donne souvent qu’un seul point de vue.

Il nous questionne sur les valeurs d’entraide, de justice, qui ne semblent plus avoir cours ici. Sur la frontière entre l’acceptable et l’inacceptable. Sur ce qui fait qu’un homme, ou un enfant, devient un monstre, poussé par la fatalité : « Nous devenons tous des monstres quand l’Histoire nous le propose. Nous réussissons même à trouver des ennemis parmi nos propres frères. »

En bref, révolte, horreur, prise de conscience, empathie et quelques sourires sont donc au rendez-vous. Une vraie claque, un roman dont on ne sort pas indemne, mais qui me semble indispensable.

A savoir pour finir : « On a 208 fois plus de chance de gagner au loto que de naître en bonne santé, dans un pays démocratique et en paix, avec un toit sur la tête. » Qu’on se le dise …