zweig balazc

La biographie de Balzac par Zweig fut son dernier grand texte, publié après le suicide de l’écrivain en 1942 au Brésil. Elle l’occupa 10 ans durant, et l’on comprend pourquoi lorsqu’on voit la quantité de pages, mais aussi et surtout leur qualité. Comme pour les biographies de Marie-Antoinette et de Magellan, la magie Zweig a opéré ici encore : dès les premières pages j’ai été propulsée dans l’univers glauque, déprimant de la vie de Balzac, qui fut un roman à elle seule. 

Mal-aimé par sa mère, peu soutenu par ses parents, piètre élève, avec peu d’amis, le jeune garçon puis homme poursuit quand même son rêve : il veut devenir écrivain. Dès son départ de chez ses parents, il vit dans la misère, mais il écrit ! Le succès n’est pas encore au rendez-vous, mais il écrit !

Dès cette époque, il met en place le « système Balzac » qu’il tiendra toute sa vie : écrire encore et toujours, noircir des pages pour tenir ses engagements envers ses éditeurs, éviter les huissiers, dépenser sans compter puis écrire encore pour rembourser ses dettes. Ce roman vertigineux semble être celui d’un homme qui a vécu dans un cercle vicieux, dans lequel on le voit avec horreur s’enfermer avec complaisance. Celui d’un homme issu d’un milieu modeste, qui veut à tout prix s’élever et montrer sa noblesse à la face du monde.

« Le travail, l’immense travail, ce sera jusqu’à sa dernière heure la véritable forme de l’existence de Balzac et il aime ce travail, ou plutôt, il s’aime dans ce travail. Au milieu de son tourment créateur il jouit avec une joie mystérieuse de son énergie démoniaque, de sa puissance créatrice, de sa force de volonté qui tire de son corps herculéen et de son élasticité intellectuelle le maximum et plus que le maximum. Il jette ses jours et ses nuits dans cette forge ardente et peut dire fièrement de lui : » Mes débauches sont des volumes. »

A chaque chapitre, on est divisé entre notre émerveillement devant sa charge de travail, et son manque de génie quand il s’agit de gérer son argent. Car il fut véritablement hanté par ça : gagner de l’argent, vivre à l’aise et pouvoir seulement se concentrer sur son grand projet qui se dessine peu à peu, La Comédie humaine. Mais il se fait arnaquer, ou évalue mal les impossibilités, ou encore s’attache à des femmes qui le vénèrent mais ne bougeraient pas un pouce pour le sortir de sa misère. Bref le génie littéraire est un doux rêveur qui se heurte sans cesse à la réalité. Lui qui analyse si aisément les bassesses de la société dans ses romans, tombe dans chaque piège que celle-ci lui tend dans la vraie vie … 

Zweig a, quant à lui, le génie de cerner ce monstre de travail, qui passait son temps à écrire, relire, corriger des épreuves tout en montant des plans pour ses prochains textes. Comme à son habitude, sans nous abreuver de dates, il analyse finement le fonctionnement du grand écrivain dont la démesure est au final le moteur de son existence et ce qui lui a permis d’aller si loin et de rester immortel encore au XXIe siècle. 

« Le vrai Balzac est celui qui, en vingt ans, à côté d’une foule de drames, de nouvelles, d’articles, a écrit soixante-quatorze romans dont la valeur ne faiblit presque jamais, et créé, dans ces soixante-quatorze romans, un monde à lui avec des centaines de paysages, de maisons, de rues et deux mille personnages typiques.
Voila la seule mesure que l’on puisse appliquer à Balzac. C’est seulement à son oeuvre que l’on peut juger sa vie réelle. Celui qui parut un fou à ses contemporains fut en réalité l’intelligence artistique la plus disciplinée de l’époque ; l’homme que l’on raillait comme le pire des prodigues fut un ascète avec la persévérance inflexible d’un anachorète, le plus grand travailleur de la littérature moderne. »

Encore un coup de cœur pour cette biographie de mon écrivain préféré, qui m’a passionnée et m’a fait découvrir cet auteur que je connaissais assez mal finalement. Je ne peux que vous la conseiller vivement !