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Jakob Ackermann, jeune soldat allemand, n’a pas 20 ans quand il est envoyé dans une des colonies du Reich. Dans les années 1880, le Sud-Ouest africain (futur Namibie) est peuplé de quelques tribus hereros éparpillées, qui n’ont pratiquement jamais vu d’homme blanc, et encore moins de soldats … Les premiers contacts sont cordiaux, mais très vite les ordres du Reich tombent : le pays lui appartient, les Hereros doivent se soumettre ou mourir. A chaque nouvel officier qui prend la tête du régiment, les massacres se multiplient … jusqu’à l’ordre final.

En 2004, un des descendants des premiers soldats allemands, métis par sa mère, assiste à la commémoration du massacre des Hereros par les Allemands, le mot de « génocide » se chuchote, révélant ainsi un siècle de déni. 

J’ai été très vite emportée par cette histoire sanglante, terrible, mais que l’on connaît peu, comme c’est souvent le cas pour des événements qui concernent d’autres pays. La période de la colonisation française a été ainsi amplement documentée, mais il est intéressant de sortir de nos frontières pour comprendre ce qui a pu se passer dans les autres colonies, où les autres pays européens n’ont pas à se glorifier davantage que nous …

Avant ce roman, je n’avais aucune idée de qui étaient les Hereros et j’ai été bouleversée par leur histoire, malheureusement l’histoire universelle des conquêtes et des brutalités militaires qu’elles impliquent. Le roman nous propulse à une époque où la « race » blanche se sentait assez supérieure pour massacrer sans pitié ni remord, puisque les autres races ne comptaient pour rien …

L’alternance entre les premiers massacres et la cérémonie officielle de 2004, qui se déroule dans la tension, est efficace car elle permet d’atténuer la dureté du récit. Surtout, elle laisse entrevoir l’espoir que le pays puisse enfin vivre en paix avec son passé, même si une simple reconnaissance n’efface pas les crimes. Le point de vue de Jakob, qui prend petit à petit ses racines dans ce pays si éloigné de la froideur allemande, a ceci d’intéressant qu’il n’est pas celui d’un soldat à part, qui aurait défendu les Hereros ou se serait finalement intégré dans le paysage : d’un bout à l’autre, c’est un bon soldat qui obéit aux ordres, même les pires, et qui ne fera pas mieux que les autres, incapable de s’extirper de ses préjugés et de ses contradictions.

« Il s’imagina les petits-bourgeois, après le déjeuner du dimanche, buvant un cognac de France et devisant sur la race humaine, leurs femmes coincées dans un corset, plaignant les soldats obligés de se confronter à ces  » nègres « . Et leurs enfants, qui, dès leur plus jeune âge, entendaient ces théories, qui n’avaient rien vu de la vie mais qui savaient mépriser ce qui était différent. » Pourtant cette lucidité ne le fera pas agir … A l’inverse, la femme qu’il aime le mettra face à ses responsabilités, tentant jusqu’à la fin de lui enlever ses œillères …

A petites touches, l’auteur rend aussi hommage aux hommes, guerriers hereros ou d’autres tribus, qui se sont opposés à la présence blanche, tel les chefs Witbooi ou Maharero, belles et grandes figures de la résistance, une résistance que l’on sait pourtant vaine quand elle oppose des lances à des fusils …  Niels Labuzan nous révèle ainsi, sans rien nous épargner, le destin de cette terre lointaine en nous la rendant ainsi si proche, et se fait l’écho de toutes les atrocités perpétuées au nom de la civilisation.