Thomas et Dominick sont jumeaux, et vivent avec leur mère, remariée avec un certain Ray. Ce dernier les élève à la dure, en particulier Thomas qu’il juge trop féminin. Pour compenser, la mère privilégie ce fils plus faible, le couve. Ballotté entre ces deux contradictions, Thomas vit une adolescence difficile, sous l’œil passif de son frère qui ne sait pas quoi faire pour l’aider. A 19 ans, Thomas commence à montrer des troubles psychologiques, une paranoïa aiguë et agit bizarrement. Dominick va devoir vivre avec la schizophrénie de son double, jusqu’au jour où ce dernier se tranche un poignet dans une bibliothèque, pour protester contre les différentes guerres américaines. Il est alors enfermé dans un centre de détention violent, d’où son frère va essayer de le faire sortir par tous les moyens.

J’ai d’abord eu des difficultés à entrer dans ce roman dense (1000 pages !), n’accrochant pas aux descriptions de la vie américaine qui m’agace souvent. Et puis petit à petit je me suis intéressée à ces deux personnages, si semblables et si différents. Au début, on peut avoir l’impression que le personnage central sera Thomas, à qui est dédiée la première scène violente. Mais très vite on se rend compte que le plus perdu des deux est Dominick, qui se voit obligé de revenir sur leur enfance pour comprendre ce qui a pu amener son frère à commettre ces actes, et appréhender sa propre part de responsabilité.

« Toute ma vie, mon frère a été comme une ancre qui me tire vers le fond. Même avant sa maladie. Avant de péter les plombs devant… Comme une ancre. Il me laisse tout juste assez de longueur de corde pour rester à la surface. Pour respirer. »

Jeune homme puis adulte en colère, Dominick s’en prend plein la tête, tout en refusant ce destin qui lui colle des étiquettes de « fils aimant », « soutien de son frère ». Au fil du récit, on le voit s’apaiser et accepter la réalité.

L’écriture de Wally Lamb est belle, maîtrisée, efficace. Il a un don pour entrer dans la psychologie des êtres qu’il crée, sans lasser le lecteur. Entremêlant avec génie les récits actuels, du passé ainsi que les souvenirs du grand-père des jumeaux, il interroge la maladie, les liens du sang, la relation à la famille. Comment vivre avec un beau-père violent mettant en avant les symboles de la virilité ? Avec une mère faible, qui voue un culte à son propre père, lui-même violent et macho au possible ? Comment vivre sans connaître son propre père ? Comment accepter de voir tous les jours son frère s’enfoncer dans la folie ? Comment accepter de le perdre ? Comment retracer fidèlement des événements qui se sont déroulés 20 ans plus tôt, et qui pourraient expliquer le présent ?

« – […] Mais je ne sais jamais, quand je vous parle, si je déforme mes souvenirs ou si je réinvente le passé.
– La mémoire est sélective, Dominick, c’est vrai. Elle est une interprétation, exacte ou non, des faits tels que nous nous les rappelons. Pourtant ce que nous avons choisi de retenir peut nous apprendre beaucoup, vous ne pensez pas ? »

La puissance des vaincus est un livre magnifique, une fresque impressionnante : cru et sensible, sombre et optimiste, il touche en plein cœur et ne peut laisser indifférent. Je découvrirai à coup sûr les autres romans de cet écrivain talentueux !