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Jeune enseignante, Sophie Mazet a dû se fabriquer un profil « tout-terrain » pour faire face au niveau très variable des élèves de son lycée de ZEP (qui va de la classe de « remobilisation » − composée d’adolescents sortis du système scolaire − à l’hypokhâgne). Très vite, elle se trouve confrontée à des jeunes gens capables de croire sans réserve aux informations les plus farfelues, voire les plus effroyables. L’actualité récente l’a souligné, on ne peut compter uniquement sur l’école pour former des citoyens éclairés et, face à la complexité du monde, des repères sont plus que jamais nécessaires. En 2011, puisant son inspiration dans une déclaration du célèbre linguiste Noam Chomsky, selon lequel un « cours d’autodéfense intellectuelle devrait être obligatoire dans tout système d’éducation qui se respecte », elle se lance et invite les élèves de son lycée à s’initier avec elle à l’« esprit critique ». Le cours est un succès qui déborde les frontières de l’établissement. Des intellectuels tels que Tzvetan Todorov, Caroline Fourest, Abdelwahab Meddeb et Catherine Kintzler acceptent d’y participer. France Inter lui consacre une émission. Son adaptation sous forme de livre grand public s’impose alors naturellement.

Partant d’un constat affligeant, le manque d’esprit critique des adolescents qu’elle croise tous les jours, elle aborde des sujets variés : les séries TV, le complotisme, la laïcité, la science, etc. Elle remet en contexte les affirmations que l’on entend et nous oblige à nous poser les bonnes questions … Bref elle nous réapprend à penser par nous-mêmes !

Chacun des 9 chapitres, clairs, drôles et bien écrits, aborde un sujet précis et se termine par une « alerte paranoïa » ainsi que par un petit paragraphe « boîte à outils » qui aide à résister à la désinformation. Dès le prologue, quand elle explique qu’elle a découvert, atterrée, que ses élèves ne remettaient pas en question une information aberrante issue d’un journal américain équivalent du Gorafi, j’ai été convaincue par son ton direct, sa capacité à aborder directement les sujets qui fâchent, sans montrer le moindre mépris envers ceux qui se laissent avoir par les théories les plus fumeuses ou une simple intox : les médias sont ainsi faits, aidés par les réseaux sociaux, qu’il est difficile d’y échapper. C’est en recoupant les informations, en vérifiant les sources, en se posant les bonnes questions que l’on y parvient, mais pour cela il faut avoir les bonnes clés. Le Manuel est là pour ça, et il y réussit avec brio !

Peut-on échapper à la publicité ? 
Le complotisme est-il un penchant naturel ? 
La vie est-elle plus belle dans les séries TV ? 
Google me connaît-il mieux que mes parents ? 

Tant de questions dont la réponse n’est pas si simple, et qui démontrent que finalement, « notre pire ennemi c’est nous ! ». Mais que nous pouvons être aussi notre meilleur ami en exerçant notre esprit critique, en dialoguant en réfutant de fausses théories. Bref nous avons aussi notre part de responsabilité, non seulement en ne répandant pas de fausses informations, mais en luttant au quotidien contre la désintox.

« Il est impossible d’échapper à la subjectivité. Mais le problème réside plutôt dans le fait de ne voir que les contradictions des autres et pas les siennes. Ewa Drozda-Senkowska propose une « incitation à l’infirmation » c’est à dire tenter d’informer ses opinions plutôt que d’essayer de trouver des informations qui les confirment, ou, plus simplement, essayer de se donner tort. Cela implique de diversifier ses sources, voire de chercher des sources dont on sait qu’elles offriront peut-être un point de vue opposé au sien C’est souvent difficile et le résultat n’est pas garanti. Mais essayer d’élargir sa vision du monde, et éviter de croire qu’on détient la vérité, vaut bien cette peine. »

 

PS : Certains des sujets abordés recoupent un documentaire passionnant que j’ai vu dernièrement : Les Nouveaux chiens de garde (adapté d’un essai de Serge Halimi, paru en 97 et actualisé en 2005, lui-même inspiré du texte de Paul Nizan datant de 1932), qui montre les accointances entre politique, économie et médias. On y retrouve par exemple la dénonciation du monopole de certains « experts » à la télévision, qui sont invités partout mais ne présentent bien sûr que leur point de vue …

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