Depuis les premiers récits de son grand-père dans son enfance, Daniel Mendelsohn a appris que son grand-oncle Shmiel Jäger, sa femme et ses quatre filles avaient été tués lors de la Shoah pendant la Seconde guerre mondiale. Ce destin ne commencera à l’intriguer qu’après avoir découvert des lettres de Shmiel qui supplie sa famille de les aider avant qu’il ne soit trop tard. Des lettres demeurées sans réponse.

Commence alors une enquête qui durera plusieurs années, et qui conduira l’auteur des États-Unis à l’Australie, en passant par la Pologne et Israël, à la recherche des derniers survivants de Bolechow, le village dont est originaire la famille. Car chaque survivant connaît l’existence d’autres survivants … mais malheureusement, rien ne pourra effacer les 60 années qui se sont écoulés depuis les faits et qui rendent les récits très approximatifs. Ce que l’on peut comprendre : il ne reste plus que des voisins ou de vagues connaissances, et qui pourrait se souvenir ce que faisait votre voisin près de 60 années auparavant, d’autant plus dans cette période si troublée ?

Si cet épais récit peut faire peur (plus de 900 pages tout de même !), il alterne des passages qui se lisent très bien, en particulier ceux qui nous replongent dans les années entre 1940 et 1944, mais les différents récits qui s’entrecroisent rendent parfois malaisés une lecture fragmentée, comme ce fut le cas pour moi au début. Je ne suis vraiment rentrée dans le texte que quand j’ai pu le lire plusieurs heures de suite et me souvenir de qui était qui dans cette très longue liste de personnages de toute sorte … Par ailleurs, je suis passée complètement à côté des passages sur la Bible ou sur la religion, comme souvent, mais au final ça ne m’a pas semblé indispensable.

Pour résumer, la démarche de Daniel Mendelsohn est impressionnante : la plupart des gens qui ont été dans son cas ont dû laisser tomber au bout de quelques témoignages flous, mais il s’est accroché et à force de recouper les sources il a pu apprendre ce qui s’était réellement passé à Bolechow , même si de nombreux détails resteront toujours dans l’incertitude. C’est là que le romancier a pu prendre le relais, en complétant les manques, en imaginant les émotions, les actions de chaque membre de la famille, en tenant compte de ses connaissances sur leur caractère, croisées avec le contexte historique. Et au final c’est ce qui lui importe le plus : « les petites choses, les détails minuscules qui […] pouvaient ramener les morts à la vie. » Et surtout sans juger qui que ce soit : « je ne peux pas être en 1942, je ne sais pas ce que c’était, les gens ont fait ce qu’ils ont fait, ils étaient soumis à des pressions et à un stress inimaginables. »

Enfin les photographies qui accompagnent le texte le rendent encore plus riche, mais aussi plus concret puisqu’elles transforment des personnages en personnes réelles dont on raconte une histoire vécue.  Il faut pourtant du temps à Daniel Mendelsohn pour se rendre compte que Les disparus ne sont pas seulement cette famille Jäger, mais aussi tous ceux qu’il interroge et qui ont perdu des proches et une partie de leur âme avec eux … « ceux qui ont été tués n’ont pas été les seuls qui ont disparu ».

Véritable travail de mémoire dont il nous fait vivre chaque étape, Les disparus est une entreprise sans précédent, qui m’a fait en un sens penser au travail minutieux de Diane Meur pour La Carte des Mendelssohn, même si les méthodes de recherche – du fait de l’éloignement temporel – diffèrent. En tous les cas, c’est un texte qui ne laisse pas indifférent et qui mérite d’être découvert à coup sûr, en s’accrochant !